Trois syllabes! Et dans ces trois syllabes, toutes les manifestations de l’âme universelle peuvent se condenser. Ces trois syllabes dispensent la guerre et la paix, la fortune la plus éclatante et la plus épouvantable misère, la félicité la plus complète et la plus atroce douleur.
Elles édifient et détruisent, consolent et désespèrent, allument les incendies, propagent les haines, exaltent l’orgueil de l’homme et le réduisent en poussière; elles pénètrent son âme d’une infinie douceur et la déchirent d’angoisse. Elles séparent les amants les plus tendres, arment l’un contre l’autre les amis les plus sûrs, éloignent les fils des mères, et si, parfois, elles rapprochent l’homme de Dieu, souvent elles le poussent dans les bras toujours ouverts de Lucifer qui étend inlassablement sur le monde son ombre gigantesque.
Et cet instrument magique et merveilleux, le plus extraordinaire des dons qui ont été faits à l’homme, celui-ci est maître de s’en servir au gré de sa fantaisie. On l’a laissé, au fond, très ignorant des forces terrifiantes qu’il pouvait mettre en jeu par le seul mouvement de ses lèvres. Comment serait-il conscient de ses responsabilités, puisqu’on les lui a à peine indiquées, et que ni les religions ni les philosophies n’en ont fait, comme elles l’auraient dû, l’objet d’un enseignement spécial et de capitale importance.
Elles se sont bornées à des conseils d’ordre général. Quelques proverbes, appartenant pour la plupart à la littérature orientale, mettent bien l’homme en garde contre le danger des paroles surabondantes et irréfléchies, mais c’est comme en passant, sans y attacher d’importance, sans insister sur les terribles responsabilités qu’il peut encourir de ce chef.
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Apprendre à l’homme, dès sa première enfance, à se méfier des mots devrait être, au contraire, le principal objet de toute intelligente préparation à la vie. Il faudrait enseigner à l’enfant que la parole doit être maniée avec mesure et prudence, comme s’il s’agissait d’une arme de précision. Elle tue, en effet, mieux que le browning le plus perfectionné.
Il est vraiment inconcevable que les pédagogues, les philosophes, les grands prêtres de toutes les religions et les arbitres de la destinée humaine n’aient pas mieux compris l’incalculable portée de la parole, et tenté de la maîtriser pour la faire servir aux fins qu’ils poursuivaient. Or, cela n’a jamais été fait! Au XXᵉ siècle, la parole a pris des allures désordonnées contre lesquelles aucune sanction ne s’exerce plus. Auparavant, les citoyens des différentes nations ne pouvaient toucher à certains sujets politiques ou religieux sans encourir de graves remontrances, et même des pénalités. Mais il ne s’agissait que de quelques terrains prohibés, car, dans le domaine privé, l’homme a toujours été libre de déshonorer son prochain et de le tuer moralement autant de fois qu’il le pouvait dans une journée! Qui a jamais pensé à mettre un frein au débordement de la parole? Ce n’est certes pas l’autorité publique. Quant à l’opinion, elle est restée muette, et si quelques voix se sont élevées pour protester, vite on les a fait taire, au nom de la liberté!
Dans la dernière guerre, il y eut de grands faits que les paroles ont dénaturé et obscurci, exaspérant les amour-propres, et préparant à l’Europe un long avenir de rancœurs, empêchant les conciliations de s’opérer et les malentendus de s’expliquer.
La responsabilité de cette immense tuerie remonte certainement à la convoitise des Huns ressuscités, mais l’abus insensé des paroles a jeté sur les feux allumés des matières explosives, il a tué moralement autant de sentiments, d’illusions et d’espérances que les plus hideuses inventions modernes ont fait de victimes humaines. J’en appelle aux cœurs droits qui battent encore dans la poitrine de quelques-uns des êtres créés par Dieu à son image; il serait temps que les hommes se rendent compte enfin de quelle arme formidable ils disposent.
Tant qu’ils ne l’auront pas appris, tant qu’on ne le leur aura pas enseigné dès leurs premiers balbutiements, ils ne pourront connaître, en aucune circonstance, la sécurité ou la joie sereine d’autrefois, alors que, dans sa vie plus recueillie, l’humanité discourait moins.