L’épisode grandiose du Christ chassant les vendeurs du Temple est présent à la mémoire de tous, car il a frappé l’imagination des foules. Le geste de Jésus—divin par la sainte colère qui le provoque, et humain parce que c’est le Fils qui défend la maison de son Père contre les trafiquants qui osent la souiller de leurs ignobles marchés—ce geste fut un coup de théâtre inattendu, magnifique et terrifiant, qui dut satisfaire le besoin instinctif de justice que toute âme droite porte en soi. Les paroles méprisantes et sévères dont il fut accompagné, firent sans doute trembler les cœurs, mais nul ne protesta et toutes les têtes fléchirent.

Ce besoin de justice qui tourmentait les contemporains du fils du charpentier de Nazareth a persisté à travers des siècles d’injustice, et, malgré les apparences contraires, il n’a jamais été plus grand qu’aujourd’hui. Nous ne nous rendons pas suffisamment compte à quel point il tourmente les âmes, et quelle est sa part de responsabilité dans les tempêtes qui, en ce moment, soufflent de partout autour de nos foyers.

En y regardant de près, nous le retrouvons sous les violences révolutionnaires auxquelles il a servi de prétexte, et il se cache aussi sous l’amer découragement qui a réduit la classe bourgeoise à cette honteuse apathie qui l’a faite, en certain pays, tendre presque le cou à ses égorgeurs.

C’est parce que son besoin de justice n’avait pas été satisfait, et qu’elle ne voyait de recours nulle part, que, blessée dans sa conscience intime, cette classe était tombée dans l’inertie, au lieu de se hausser à une belle résistance. Comme certains actes publics lui avaient fait perdre toute confiance dans la justice établie par les lois humaines, elle ne savait plus que gémir. «A quoi bon lutter?» soupirait-elle.

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Pour satisfaire les consciences indignées et meurtries, il faudrait que le grand geste du Christ se renouvelât. Mais c’est à l’homme cette fois, qu’en incombera la charge. Les forces divines armeront son bras, mais le coup de verge doit être donné par lui. Comment s’y prendra-t-il? Dans tous les pays, la situation morale des vendeurs se relie au grave problème du travail et des échanges et fait partie de l’économie générale du monde. Pour résoudre équitablement ce problème, le concours des siècles sera nécessaire ou du moins il faudra de longues périodes de temps.

Ce qu’il est urgent de faire tout de suite, c’est de débarrasser les portiques du temple de la cohorte des marchands et marchandes de fumée qui les encombrent et les obscurcissent. Aucune espérance d’un destin meilleur pour l’homme ne pourra se réaliser tant qu’ils y resteront installés, libres d’offrir et de vendre le néant, l’essence des fruits de la mer Morte, enfermée dans leurs bocaux, flacons et cassolettes et dont les lourdes vapeurs délétères empêchent l’air pur de circuler librement et rendent impossible tout développement de vie saine, de commerce honnête et d’initiative vigoureuse.

Et jamais il n’y a eu autant de marchands de fumée qu’aujourd’hui, alors qu’aux hommes, se sont jointes les femmes et que dans chaque être une ambition est née. Chacun veut avoir boutique sur rue. Quand les marchandises réelles manquent, on en vend l’apparence. Ce commerce, qui n’est que fumée, est connu; tout le monde en a vaguement conscience; mais, par une basse connivence, personne ne dénonce le trafic. Les cartons vides continuent à porter l’étiquette des stocks absents. C’est surtout dans le domaine moral que la tromperie est facile comme nous le verrons plus tard. En attendant, regardons les enseignes des boutiques. Plusieurs ont des titres suggestifs, commençons par celui-ci:

CHAPITRE II
LES ESCAMOTEURS

Examinons si ce que tu promets
est juste et possible, car la promesse
est une dette.
(Confucius.)