C’est, bien entendu, au figuré que nous examinerons les livres de ce commerce spécial. Ce sont les secrets des prestidigitateurs d’ordre moral qu’il est intéressant de pénétrer. Leur bilan s’explique en peu de mots: tout individu qui ne se croit pas obligé d’apporter dans les actes moraux de sa vie une parfaite bonne foi n’est, au fond, qu’un vulgaire escamoteur. Celui-ci ne fait pas disparaître dans son gilet ou dans son chapeau, les objets les plus hétéroclites, tels qu’une poule blanche aux ailes déployées, des bouteilles de vin cachetées, des douzaines d’œufs frais pondus, un perroquet ou un singe! Ce ne seraient là que des jeux innocents. Ceux de l’escamoteur moral sont, au contraire, redoutables, et l’homme le plus avisé réussit avec peine à se défendre contre ses tours de passe-passe. Car ce malfaiteur sait en général revêtir des apparences d’honnêteté et de respectabilité, et cette façon de donner le change est un des traits caractéristiques de son trafic.

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Les façons de procéder de nos escamoteurs varient. L’une des plus communes et des plus banales dans sa brutalité, est de nier sans vergogne, au mieux de leurs intérêts, les paroles qu’ils viennent de prononcer à l’instant même, et qui flottent encore sur leurs lèvres. Dans la discussion, ce système jette l’interlocuteur hors des gonds et provoque chez lui les pires sentiments d’indignation et de colère. «Tu viens de dire ceci et cela! J’ai des témoins...—Mais non, je n’ai rien dit de semblable!» Pareille impudence ne donne-t-elle pas envie d’écraser ceux qui en font preuve entre le pouce et l’index?

Cette mauvaise foi dans les réponses envenime tous les rapports de famille et d’amitié. Elle tue l’amour!

Dans les affaires publiques, dans les discussions de profession ou de carrière, les escamoteurs de la parole troublent les eaux et peuvent provoquer les plus graves conflits. Ils donnent assurément aux autres le droit d’exercer à leur égard de terribles représailles, mais ils les subissent rarement, tellement, semblable à une couche de cire épaisse, la lâcheté encrasse les âmes.

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Les escamoteurs ont donc beau nuire et détruire, aucune pénalité ne les atteint jamais. Il n’y a pas de recours contre eux; leurs procédés sont pour ainsi dire impalpables. On ne peut les saisir sur le fait ni les convaincre, car ils manipulent le néant. Matériellement, ils vendent des marchandises frelatées; moralement, ils escamotent les situations, les obligations, les promesses faites, les engagements pris, les serments échangés. Avec un admirable sang-froid, ils opposent à tout reproche des fins de non-recevoir qui déconcertent les plus intelligents et les plus habiles. Si, devant leur évidente mauvaise foi dans les grandes comme dans les petites choses, quelqu’un s’émeut et, emporté par l’indignation, essaye de frapper leur conscience, ils échappent avec une dextérité surprenante à toute responsabilité.

Par leur escamotage des faits, des choses et des paroles, ils ont ruiné les uns, perdu la réputation des autres, empêché la réussite d’un troisième, en s’attribuant, ou en attribuant à d’indignes protégés, les mérites qui auraient pu le mettre en valeur. Mais naturellement ils nient avoir eu une part quelconque à ces désastres. Leurs mains sont si habituées à brouiller les cartes qu’ils ne s’aperçoivent même plus de la besogne que leurs doigts accomplissent. A force de jouer toujours avec des dés pipés, quelques-uns trichent presque de bonne foi.

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Ils volent tout ce qui leur tombe sous la main: les bons mots des uns, les pensées des autres. Dans l’ordre des sentiments, ils ont également sur la conscience plus d’un crime. Et le pire est qu’ils font école. On décore poliment du nom d’«habileté» et d’«adresse» leur façon d’escamoter les réalités, et de leur substituer le mensonge et le néant. Comme l’on va chez la tireuse de cartes, combien de gens vont demander conseil à ces vendeurs de fumée! Ils enseignent à brouiller les cartes dans la vie privée ou publique, ils finissent par tenir boutique ouverte de fraudes.