Ce sont des gens, en général, de médiocre intelligence et de plus médiocre culture, et comme ils sont dépourvus de passion, ils mènent souvent une vie respectable. Quelques-uns sont des escamoteurs de naissance, et je ne sais quelle maladie ou quelle tare de leur esprit les rend incapables d’accepter la responsabilité de leurs actes et de leurs paroles. Ils sont les moins dangereux de leur classe; les pires sont au contraire les escamoteurs qui se sont engagés dans la triste phalange par opportunisme, par envie ou par un besoin âcre et violent de diminuer les mérites d’autrui, afin de donner plus de lustre aux leurs propres. Des plagiaires naissent des escamoteurs, et les uns et les autres se nourrissent de fumée!

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Mais il est impossible de détruire la vérité. Pendant qu’on la nie, qu’on la déplace ou la transporte, elle est là, en face de nous, et nous regarde. On ne peut effacer cette image de la paroi, où elle se détache en lumière; mieux vaudrait tout de suite, devant elle, baisser honteusement la tête.

Tous les hommes, même les plus loyaux, sont coupables d’avoir, par bienveillance, pitié, ou politesse, altéré le vrai. Quelques-uns ont fait pire; ils ont peut-être menti une fois par intérêt personnel, mais le souvenir de ce mensonge les brûle comme un fer rouge. L’un d’eux me disait un jour: «Je plains les escamoteurs; ne les jugeons pas trop sévèrement. Pensez, quelle torture ce doit être de vivre continuellement dans ce qui n’est pas vrai! C’est comme si l’on ne pouvait jamais poser le pied sur la terre ferme, si on la sentait perpétuellement vaciller sous ses pas.» J’étais moins indulgente et je refusais de m’apitoyer, peut-être parce que les escamoteurs et les brouilleurs de cartes m’avaient fait souffrir.

Je leur reproche surtout de faire école, au lieu de se limiter à exécuter de la prestidigitation pour leur propre compte et, quand ils font les loups, de prendre une apparence d’agneaux. Quelques-uns exercent leur métier avec tant de dextérité et exécutent leurs tours avec une si merveilleuse adresse que les gens ingénus ou simplement peu perspicaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ont affaire à des brouilleurs de cartes.

Or, il est temps que les yeux s’ouvrent et que l’on dénonce à l’opinion publique ces trafiquants, car, parmi les marchands de fumée qui déshonorent le temple, les escamoteurs doivent être mis en première ligne; ils sont les plus nombreux et les plus insinuants. C’est sur leurs épaules que le premier coup de verge doit tomber.

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L’heure a sonné de déblayer le terrain pour que les mains robustes et fermes puissent accomplir leur œuvre de reconstruction. Le monde a beaucoup souffert, en ces dernières années. Pour enfanter l’âme nouvelle de l’humanité, que de cœurs se rongent d’angoisse, que d’intelligences s’épuisent à donner tout ce qu’elles possèdent d’énergie vitale, que d’âmes de bonne volonté s’efforcent de saisir, dans le plus secret de leur être, la voix de leur subconscient pour qu’il les éclaire en vue du grand travail de la reconstitution humaine.

Au lieu de les aider dans leur tâche, comment les hommes de conscience,—il y en a encore,—permettent-ils aux escamoteurs de prendre à ceux-ci les cartes des mains pour un jeu qui est celui de la destruction? L’atmosphère que ces misérables créent autour d’eux est si énervante, si lourde et si déprimante, qu’elle fait succomber les plus fermes courages.

Dans les familles, par exemple, il suffit d’un seul escamoteur pour gâter toute possibilité de bonheur. Sa présence est l’invitation constante au découragement, à la défiance, à l’irritation intérieure, à l’amertume quotidienne. Soyons indulgents pour ces pécheurs, mais pas pour ce péché, qui est bien le plus laid et le plus vulgaire qui soit! Forçons les escamoteurs à fermer boutique et à ne plus déshonorer le portique du temple, en y projetant leur vilaine ombre.