CHAPITRE III
LES FAUX INTERPRÈTES

L’Eternel hait le faux témoin qui dit des mensonges,
Et celui qui excite des querelles entre frères.
(Proverbes VI-17.)

Eux aussi sont des marchands de fumée et tiennent boutique à côté des escamoteurs et des brouilleurs de cartes. Sous le prétexte fallacieux de chercher la vérité, ils lui substituent le mensonge et le néant.

Leurs magasins sont fort achalandés comme ceux de leurs confrères, mais on n’y trouve aucune marchandise de bon aloi, solide et intégrale!

Ils ont un étalage de pure apparence; au lieu de réalités, ils offrent sans scrupules les créations de leur fantaisie. On les achète tout de même, tellement le faux et l’artificiel satisfont cette antipathie de la vérité dont tant de gens souffrent! Certains naissent avec l’esprit fait de telle sorte qu’ils éprouvent le besoin d’embrouiller les choses les plus claires et de voir des pièges derrière tout ce qui frappe leur regard ou leur ouïe.

Si un homme se jette à la rivière pour sauver un enfant qui se noie, vite les faux interprètes cherchent à son acte généreux un motif secret et parfois honteux. Et quand on applaudit devant eux à cette action courageuse, ils ricanent ou prennent un air profond comme s’ils étaient au courant de mystérieuses menées que les autres ignorent, alors qu’au fond ils ne savent absolument rien de spécial! Mais ils sont gens d’imagination, et ceux qui manquent de cette faculté,—et combien de personnes ne possèdent même pas une étincelle de ce don divin!—les recherchent pour se renseigner, pour apprendre à leur école l’art de tout dénigrer et de trouver aux faits les plus simples une explication tortueuse. Cela devient vite un système que l’on applique ensuite à toutes les grandes et les petites choses de l’existence humaine, causant ainsi d’infinies souffrances.

Sans l’intervention des faux interprètes, ces souffrances spéciales que nous allons examiner existeraient quand même, car nous sommes tous momentanément capables de nous tromper dans nos jugements, mais elles demeureraient exceptionnelles, tandis qu’avec les boutiques ouvertes des faux interprètes, il n’est guère de fait ou de sentiment qui soit accepté aujourd’hui avec simplicité et bonne foi.

Pour les hommes sincères et généreux, le fait d’être méconnu représente une douleur intolérable qui obscurcit pour eux la beauté des jours clairs et qui les blesse dans leur intimité profonde.

Aucun état social, pour merveilleusement organisé qu’il soit, ne protégera jamais l’homme contre les jugements de son frère ou de son voisin. Ce sont là des désagréments inévitables; mais en interdisant les pratiques auxquelles se livrent les faux interprètes, empêchant ceux-ci de faire métier de médisance, en frappant leur commerce de taxes morales considérables, on mettra peut-être un frein à la détestable propagande qu’ils font par leurs perfides et insinuantes manœuvres.

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