Mais il en est de ceci comme de toutes les autres épreuves auxquelles l’homme est soumis: c’est en lui-même qu’il doit trouver ses meilleures et plus efficaces armes de défense. Il faut qu’il s’efforce de diminuer sa sensibilité à l’égard des fausses interprétations. Quelques individualités ont déjà réussi à éliminer ou, du moins, à atténuer ce genre de souffrance. Quand on attribue à leurs actions des motifs sublimes, elles sourient, sachant que leurs mobiles ont été médiocres; elles sourient également lorsqu’elles entendent attribuer à leurs meilleures intentions des calculs mesquins et perfides.

Ces personnes ont cessé de protester: elles acceptent, se résignent et finissent par devenir presque insensibles au fait d’être méconnues. Et comme elles croient à une justice immanente, elles éprouvent presque plus de honte à recevoir des éloges immérités qu’à être accusées des pires intentions.

Ce sont là des natures fortes et fières, bien qu’un peu froides peut-être. D’autres, au contraire, continuent à se ronger le cœur quand elles ne se sentent pas comprises et que leurs actes et leurs motifs sont faussement interprétés. Leur sensibilité s’exaspère; elles protestent, se plaignent, se défendent, essayent de remettre les choses au point, sans y réussir: elles oublient que de telles plaies ne guérissent que d’elles-mêmes, et avec l’aide toute puissante du temps.

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Certains esprits soutiennent qu’il est préférable de protester immédiatement contre les insinuations médisantes: ils ont pour théorie que les légendes une fois formées, il est excessivement difficile de les détruire; il faut donc, d’après eux, avoir toujours l’oreille tendue, et, au plus petit indice suspect, arborer son drapeau et mettre flamberge au vent. Cette méthode rend la vie très fatigante, et, la plupart du temps, ne sert à rien.

Il faudrait pouvoir remonter à la source secrète d’où proviennent les fausses interprétations. Sans parler des professionnels qui les répandent et que nous avons dénoncés, elles prennent naissance dans tous les milieux, et, si l’on cherche bien, on voit qu’un sentiment de rancune, d’envie, ou d’ambition frustrée les inspire presque toujours. Elles naissent aussi d’un manque de clairvoyance et sont souvent filles de l’ignorance. Rien n’est plus rare, du reste, que la perspicacité, dans notre société moderne. C’est même là un point sur lequel je devrai revenir fréquemment dans cette étude, car il mérite d’attirer l’attention, étant donné le développement que le besoin d’analyse a pris dans tous les esprits modernes. Cette singulière lacune est-elle imputable à la vie tumultueuse du XXᵉ siècle, où le temps d’observer, de réfléchir et de raisonner manque absolument? Quelle qu’en soit l’origine, le fait existe et doit être étudié, car il désarme l’homme devant les événements et les péripéties de la vie.

On peut remplacer la perspicacité par l’intuition, mais c’est un don rare et personnel et non une vraie science, mise à la portée de tous et qu’on puisse acquérir. Lorsqu’on possède ce don, on peut le développer par une constante communion avec les forces qui dirigent l’univers. Et nous voyons toujours le même mystérieux phénomène se répéter: c’est à celui qui a beaucoup reçu, qu’il est donné davantage. Cette promesse sent le privilège, et beaucoup d’esprits étroits se rebellent contre elle. Or, l’étroitesse de l’esprit est une forteresse inexpugnable, une montagne toute en saillie, une paroi unie et lisse qu’aucun pied, pour agile qu’il soit, ne parvient à gravir.

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L’obstination des sots est irréductible et, contre les gens bornés, il n’y a pas de recours possible; c’est pour cela que, si souvent, on voit ces derniers occuper de hautes situations, à l’étonnement et à l’indignation générales. Il faut aborder ici un point délicat, car il soulève un grave problème: jusqu’à quel point les gens inintelligents, ou qui manquent de perspicacité peuvent-ils être tenus pour responsables du mal qu’ils font et des douleurs qu’ils causent? On peut affirmer, en tout cas, qu’il n’y a pas de «bonnes bêtes», comme on le prétend quelquefois, la bonté, sous toutes ses formes, étant toujours une preuve d’intelligence.

Dans le cas spécial de la propagation des fausses interprétations, les sots tiennent le record, d’abord parce que, manquant de bon sens et ayant des capacités limitées, il leur arrive souvent de ne pas comprendre et de ne pas savoir discerner la réalité des sentiments et des intentions; ils se trompent, par conséquent, plus souvent que d’autres; et de plus, étant dépourvus d’idées personnelles, ils se laissent facilement égarer par les faux interprètes.