On peut donc affirmer sans démenti possible, que les cerveaux étroits sont d’émérites faiseurs de peines. On me répondra qu’on ne devrait attacher aucune valeur à leurs fausses interprétations. C’est vrai, et, en effet, s’ils nous sont indifférents, nous parvenons aisément à ne pas sentir l’écharde qu’ils ont plantée dans notre chair. Nous haussons les épaules, et nous en remettons au temps et à la justice finale des choses. Mais lorsque des jugements hasardés, blessants et faux, sortent de bouches aimées,—car nous aimons les gens pour une foule de raisons complexes où l’intelligence n’entre souvent pour rien,—toute parole prend une valeur, tout jugement erroné blesse nos sentiments intimes, et est créateur de griefs. Nous ne pouvons hausser les épaules, ni répondre par un fier silence, ou un frivole «je m’en moque» à leurs paroles malencontreuses, puisque ces fausses interprétations, partant de lèvres chéries, mettent en péril nos pauvres bonheurs.

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La famille, l’amour, l’amitié, au lieu d’être, comme on le voudrait, des forteresses inaccessibles sont, parfois, pour les fausses interprétations, d’admirables champs de culture où celles-ci fauchent tout ce qui, pour un cœur sensible, représente la douceur de vivre.

On voit souvent dans les familles un méconnu, contre lequel les autres se liguent, et il arrive que ce méconnu est le plus intelligent, le plus généreux et le plus large d’esprit de tous. Une légende se forme autour du malheureux et, sortant du cercle familial, elle se répand même au dehors.

De très hautes personnalités ont connu des mésaventures morales de ce genre. Un des grands hommes d’État de notre époque, le comte de Cavour, fait allusion dans son journal intime à une situation semblable. Dans sa jeunesse, ses parents le tenaient un peu à l’écart, et lorsqu’on discutait certaines questions de famille, on baissait la voix à son approche parce qu’on n’avait pas confiance dans son jugement!... Il en souffrit, tout en se sentant déjà, sans doute, supérieur à ceux qui le méconnaissaient.

Oh! ces voix qui se baissent à notre approche, ou qui soudain se taisent, quel symptôme non équivoque de dénigrement elles sont pour nous! Nous en recevons un petit choc au cœur, et le sentiment de solidarité qui fait la chaleur et le parfum des rapports de famille, en est diminué; le fruit a désormais perdu son duvet et sa bonne saveur.

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Parfois, c’est l’amitié qui nous réserve cette épreuve. Les amis qui devraient nous connaître le mieux, qui nous sont unis par des liens de choix, interprètent mal nos actions ou acceptent sans hésiter les intentions que nos adversaires nous attribuent. On n’a pas toujours d’ennemis au sens le plus grave du mot, mais chacun a des adversaires disposés à défigurer les motifs qui guident nos actes.

Les amis qui se montrent prêts à accepter les fausses interprétations suggérées par nos adversaires, commettent déjà une déloyauté; mais quand c’est d’eux-mêmes et spontanément qu’ils nous méconnaissent, le mot trahison vient tout naturellement à nos lèvres. Pour nou, le paysage se décolore, la lumière s’éteint, la joie de l’amitié disparaît: nous les aimerons encore, peut-être, les amis infidèles, mais ce ne sera plus que d’une façon grise et banale.

Une félure s’est produite au plus profond du cœur.