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En amour, les blessures sont plus irrémédiables encore;—et, par amour, je n’entends pas seulement celui qui lie les hommes aux femmes, mais aussi ces affections de famille ou d’amitié, si étroites et profondes qu’elles ont toute l’ardeur de l’amour. En de pareils liens, la fausse interprétation fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Elle crée des griefs qui élèvent peu à peu, entre ceux qui s’aimaient, des barrières, qui ne semblent d’abord rien et dont les effets sont formidables. Le seul fait de voir leurs motifs méconnus par l’un de ces êtres chéris, suffit à ternir, chez les natures délicates, l’image de celui ou de celle qu’elles avaient, dans leur âme, placé sur un autel.

Les époux, les amants croient avoir droit sous ce rapport à un traitement spécial, et ils sont singulièrement stricts sur ce point particulier. Trop indulgents aux mensonges, à la duplicité, à la ruse quand elles sont appliquées à autrui, ils ne consentent pas à les excuser vis-à-vis d’eux-mêmes. Que la coupable soit mère, sœur, épouse, fille, amante, amie, ils ne lui pardonnent jamais une fausse interprétation de leurs actes.

Je connais le cas d’un fils qui, adorant sa mère, s’aperçut un jour qu’elle avait attribué des motifs erronés à quelques-uns de ses actes. Leur intimité se rompit, et il fallut des années pour la rétablir. Et ce triste phénomène s’est reproduit souvent dans d’autres relations. Que de bonheurs ont été détruits par de fausses interprétations non pardonnées et qui entraînaient à leur suite beaucoup de douleurs inutiles, puisqu’elles étaient basées sur de la fumée, c’est-à-dire sur l’inexistant.

C’est là une source de souffrance dont l’humanité doit être délivrée. Le remède est dans l’homme lui-même. Quand il aura refait son éducation, il réussira à maîtriser cette sensibilité spéciale. C’est une science nouvelle qu’il doit apprendre et qui représentera une partie essentielle de sa reconstruction morale.

Pour lui faciliter sa tâche, il faut que tous les hommes de bonne volonté dénoncent les faux interprètes partout où ils les découvrent, afin de ne plus permettre à leur ombre de s’étendre sous les portiques du temple, ni à leurs mains de lâcher l’essaim pestilentiel des insectes venimeux que leurs bocaux contiennent, et qui ont nom: défiances, doutes, soupçons, calomnies, brouillards, vapeurs, fumée, poussière et cendres!

CHAPITRE IV
LES FAUX JUGES

L’Éternel a horreur des
yeux hautains et des langues
menteuses.
(Proverbes VI-9.)

La boutique où siègent les faux juges a une apparence plus convenable et plus noble que celle des autres débitants de fumée. Les crieurs chargés d’attirer les chalands ont la voix moins aiguë, les gestes moins canailles que ceux des baraques voisines. Une sorte de solennité préside à l’arrangement de l’ensemble des choses. Les magistrats improvisés se font un visage grave, ils parlent avec une hypocrite mesure, pincent les lèvres, froncent les sourcils, comme si, avant d’émettre une sentence, ils en pesaient soigneusement la portée. Dans leur attitude, il y a quelque chose qui inspire confiance, non seulement aux ingénus et aux hommes inexpérimentés, mais même à ceux qui connaissent à fond la vie et n’ont pas l’habitude de s’en tenir aux apparences. Pénétrés d’une illusoire confiance, quelques-uns vont même, dans les cas délicats, prendre conseil des faux juges, ce qui augmente le prestige de ceux-ci auprès des faibles, des sots, des incertains.

Le manque de clairvoyance ou de bon sens de gens réputés sages et forts, peut avoir des conséquences d’une incalculable importance. A leur suite, le public se rend chez les faux juges, les écoute et, ensuite, malicieusement ou maladroitement, répand leurs sentences dans le monde. En général, celles-ci défigurent la vérité; elles condamnent les actes droits et sincères, pour donner des éloges à ceux sur qui, au contraire, il faudrait passer condamnation pour leur égoïsme, leur vanité, leur bassesse. Il suffit d’être doué d’un peu de bon sens et de perspicacité pour faire à ce propos d’étranges réflexions.