Mais ce n’est pas dans leur boutique que ces marchands de fausse justice accomplissent leur pire besogne. Ils ne demeurent pas longtemps à leur tribunal, car cela les ennuie de siéger avec apparat; ils préfèrent se répandre au dehors et rendre leurs sentences pédantes et bornées devant un auditoire plus varié. Les paroles prononcées à la face du monde volent, se dispersent et ont plus de chances de trouver un terrain où germer.
J’ai connu quelques-uns de ces faux juges, tous Pharisiens de race, d’éducation et d’instinct. Je les ai vus ourdir des conspirations contre ceux de leurs prochains, dont la présence dans la vie les contrariait, les gênait... D’un air de suprême sagesse, ils commençaient par s’indigner à fond contre ces malheureux pour arriver ensuite, sans une preuve en main, à porter contre eux une sentence définitive. Souvent leur manœuvre était grotesque et nulle comme résultat positif, mais tout de même un peu de mal était fait!
Si le nombre et la présomption de ces faux juges devaient s’accroître, le sentiment de la sécurité disparaîtrait des cœurs, et les courages vacilleraient, car il ne servirait plus à rien d’éviter avec soin toutes les causes de conflits avec la justice, puisque, hors des tribunaux et de tout l’appareil légal, des hommes et des femmes s’improvisent présidents d’appel ou d’assises et osent formuler des arrêts qui peuvent détruire ou flétrir les réputations.
Les femmes, plus encore que les hommes, se complaisent dans cette besogne extra-légale. Ne pouvant rendre publiquement la justice, elles en adorent le simulacre, et il faut les entendre décider et trancher sur tout. L’ascension de la démocratie a prouvé qu’il y avait un despote en tout homme et en toute femme également. Celles-ci refusent de fatiguer leurs méninges, n’étudient pas, ne creusent pas les textes: cela riderait leur front et jaunirait leur teint... Elles ne se soucient pas de recueillir des preuves, elles ne tiennent compte ni des circonstances, ni des atavismes. Une impression fâcheuse, une rancune, un dépit, suffisent à les décider dans un sens ou dans l’autre. Le lit de justice où elles étalent leurs robes, n’est, pour elles, qu’un terrain de jeux, et elles n’éprouvent aucun besoin d’éclaircir leurs idées. Il ne s’agit que de fumée, dira-t-on; mais il y a des fumées lourdes de miasmes mortels.
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Les faux juges des deux sexes, hors de leur boutique du temple, travaillent séparément. Ils se divisent la besogne: ce sont, en général, des gens prétentieux et bornés d’esprit, qui se prennent au sérieux et se croient eux-mêmes infiniment intelligents. Parfois, ces francs-tireurs éprouvent le désir de se réunir. Quel aréopage! Malheur aux Phrynés, même très vêtues, qui oseraient s’y présenter! Les sentences qu’on y rend sont de celles que le tribunal des Animaux, qui condamnèrent l’Ane dans la fable de La Fontaine, n’aurait pas désavouées!
J’ai toujours estimé que la profession de juge était l’une des plus lourdes pour la conscience, et il m’a toujours paru inouï que, sans y être forcé par serment, quelqu’un veuille de son plein gré, assumer cette tâche, usurper cette place... Ces juges improvisés ne regardent donc jamais en eux-mêmes? C’est un phénomène assez curieux de l’âme humaine que cet auto-aveuglement. Plus on jette les yeux autour de soi, plus on se rend compte que le vrai est ce dont l’homme se soucie le moins! Ceux même qui auraient voulu décrocher les étoiles du ciel et arrêter sur les lèvres la vieille chanson qu’on chantait auprès des berceaux et des tombes, ne sont pas plus réalistes que les autres! Eux aussi sont des acheteurs et des vendeurs de fumée.
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Pour en revenir aux faux juges, dont les sentences courent le monde, détruisent la confiance et empêchent le développement des meilleures initiatives, comment leur donner la chasse et les anéantir? Les mitrailleuses elles-mêmes seraient impuissantes, contre leurs décisions, car elles ne frappent pas dans le vide... Seul un geste divin pourrait les faire disparaître dans ces cavernes de sable mouvant et sans fond, où l’enlisement éternel attend tout ce qui, en ce monde, a été mensonge et fumée.