Le mensonge est l’avilissement,
en quelque sorte l’anéantissement
de la dignité humaine.
(Kant.)
Il est impossible de quitter les marchands de fumée, sans dire un mot des bluffeurs, malgré la vulgarité rebutante du mot et de la chose. Aujourd’hui leur dégradant moyen d’action s’est tellement répandu que le nom «bluff» a été adopté dans toutes les langues et qu’il est compris et appliqué dans tous les pays. Fils du Nouveau Monde, il a acquis maintenant droit de cité partout. On se sert couramment du mot et de la chose. «Quel infect bluffeur», nous écrierons-nous, si celui auquel l’adjectif s’applique a lésé nos intérêts. Et d’autre part, nous rions en disant à un ami: «Avez-vous fini de bluffer?» Cette façon éclectique d’employer le vocable est symptômatique.
Le bluff peut mener en cour d’assises, mais, quand il ne s’applique qu’aux petits intérêts de la vie, on en plaisante agréablement, ce qui est un tort, car le fond de la chose est le même. Le fait de reconnaître, dans une mesure quelconque, qu’on a le droit de «bluffer» est la condamnation de toute société bien organisée. Les escamoteurs, les brouilleurs de cartes, les faux interprètes et les faux juges empêchent la reconstruction morale du monde, mais le bluff permis, reconnu, protégé, jette un tel désarroi dans les consciences, que, l’admettre, équivaut à sonner le glas de la société humaine.
Si le Fils de l’homme et de Dieu a chassé, il y a presque vingt siècles, les trafiquants du temple, qu’aurait-il dit de cette plaie du bluff qui, semblable à une lèpre hideuse s’étend aujourd’hui sur le monde? Pour la laver il n’y a que les étangs de feu dont le vieillard de Patmos parle dans l’Apocalypse.
Né des plus basses passions et synonyme d’un esprit de tromperie froide et calculée, le bluff n’est pas simplement de la fumée, mais une vapeur délétère qui empoisonne toutes les sources de l’activité humaine. Que n’a-t-on pas dit des poisons des Borgia! Certes, leur emploi avait des inconvénients et ceux qui les ingurgitaient passaient un mauvais quart d’heure, mais à Sinigaglia même les victimes ne furent que trente ou quarante. Les grandes plaies sociales actuelles font un nombre bien plus considérable de victimes.
CHAPITRE VI
LANCEUSES DE BULLES DE SAVON
Si le mirage de la Fata Morgana
faisait naufrager les navigateurs,
que d’espérances les bulles
de savon ont créées et détruites
dans le cœur des hommes!
(***)
Y a-t-il rien de plus charmant qu’une bulle de savon? Ces boules fluides, légères, irisées qui s’élancent joyeusement dans l’air ont un charme particulier; et, en y réfléchissant, on peut leur trouver une signification profonde.
Aujourd’hui pourtant les enfants ne s’amusent plus guère à ce jeu. Mais il y a toujours des bulles d’air dont les gens font commerce! Quand les réalités manquent, il faut bien vendre quelque chose pour attirer l’attention. Ces boutiques-là devraient être impitoyablement fermées. J’en connais qui ont des vendeuses charmantes et même bien intentionnées. Je regrette de les citer dans les chapitres consacrés aux escamoteurs et aux bluffeurs, mais comment ne pas parler d’elles dans cette nomenclature des commerçants de fumée? Leur trafic est dangereux, non parce qu’il fait directement du mal, mais parce qu’il engendre le désappointement et détruit la confiance. Quand on a vu plusieurs bulles de savon se crever dans l’air, on est moins disposé à écouter la voix des propagandistes qui disent: «Marchez, suivez telle route—vous arriverez à tel but...» Leurs accents les plus persuasifs et les plus éloquents ont cessé d’éveiller l’espérance, d’exciter les bonnes volontés: «Poussière, sable, fumée!» murmure la voix de l’expérience.
Il sera un peu triste de voir disparaître ces jolies bulles, faiseuses d’illusions; mais si l’on veut sérieusement reconstruire le monde, celles qui les vendent doivent, elles aussi, disparaître du portique du temple. Disons-leur cependant un adieu un peu attendri, car si elles ont parfois bluffé pour des motifs personnels, elles l’ont fait, souvent, pour essayer d’alléger la souffrance humaine et pour stimuler la bonne volonté des hommes.