TROISIÈME PARTIE
Les Problèmes de l’heure.

Ces problèmes sont nombreux et il en est qui correspondent à toutes les cordes puissantes qui font vibrer l’âme des hommes; leur liste pourrait représenter la lyre entière de l’existence humaine, mais aujourd’hui je me bornerai à aborder trois d’entre eux: la Famille, l’Éducation, la Femme, laissant de côté, pour l’instant, le plus important de tous: celui de la vie intérieure!

CHAPITRE PREMIER
UNE CONDAMNÉE A MORT QUI DÉFIE LA MORT

La famille est la patrie du cœur.
(Joseph Mazzini.)

Avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre, les prophètes ont entonné le De Profundis de l’institution familiale. On avait inventé mieux que cela, et, désormais, chacun se considérant plus ou moins comme fils du hasard, voudrait vivre sa vie en pleine liberté, sans attaches gênantes, sans traditions encombrantes, sans obligations énervantes. La plante humaine devait pouvoir fleurir face au soleil, libérée de toute entrave! Quel besoin a-t-on encore d’une famille et d’un home, puisqu’il y a les hôtels, les restaurants, les cafés, les cercles, et mille lieux de divertissements où l’on peut passer la fin des après-midi et les soirées? Les femmes étant heureusement devenues moins dépendantes, peuvent vivre leur vie, et n’ont plus besoin de protecteur pour participer aux différentes manifestations de l’existence. Pourquoi donc les hommes, étant donné cet état de choses, devraient-ils continuer à assumer des charges qui ont cessé d’être obligatoires?

«Et les enfants?» demandions-nous. A cette demande timide, on répondait: «L’État pourvoira à leur éducation.»

J’ai toujours écouté développer ces théories sans m’émouvoir, parce que je n’ai jamais cru qu’on pût les mettre en pratique, et ce qui se passe aujourd’hui me donne raison. Si la disparition de la famille était si proche, on ne verrait pas le nombre des mariages augmenter dans toutes les classes. La facilité et le chiffre croissant des divorces, ne suffit pas à expliquer ce phénomène matrimonial.

Le besoin de se créer une famille est devenu si prépondérant chez les hommes, depuis le formidable conflit auquel ils ont pris part, que plusieurs se permettent des mariages imprudents qu’ils n’auraient pas conclus auparavant. On voit des jeunes gens accepter, d’un commun accord, la perspective d’une existence modeste et laborieuse. L’homme a évidemment été travaillé dans les profondeurs de son être par la souffrance, les anxiétés, les angoisses de la guerre, et il a senti la tristesse de la solitude avec une acuité extraordinaire. C’est le besoin obscur de se rattacher à quelque chose de fixe, de stable, et lui appartenant en propre, qui est le principal motif de l’accroissement des mariages.

Les déceptions, cependant, ont été grandes au retour de la terrible campagne; plusieurs s’étaient figuré que, rentrés au foyer, ils y occuperaient la place d’une sorte d’idole domestique, et que le culte de l’héroïsme fleurirait dans toutes les demeures. Hélas! la désillusion fut rapide. En outre, un changement étrange s’était accompli dans l’âme des épouses, des fiancées ou de celles qui pouvaient le devenir. Elles s’étaient émancipées, elles n’attendaient plus uniquement de l’époux le droit de vivre et d’affirmer leur personnalité.

Ces surprises auraient dû logiquement mettre les hommes en garde contre le mariage. Or c’est l’illogisme qui a triomphé, et pourquoi a-t-il triomphé? Parce qu’il y a, dans la nature et dans l’individu, des forces plus puissantes que tous les raisonnements, les doctrines et les théories. Il suffira toujours d’un homme et d’une femme qui s’aiment près d’un berceau, pour reconstituer la famille, même si l’on était parvenu à la dissoudre légalement.