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La famille possède, du reste, en elle-même d’autres sources de vie qui la feront éternellement subsister. Celle où s’alimente, en certains pays, l’attachement des fils pour leur mère est inépuisable. Je dis des fils spécialement, car, entre les filles et les mères, des éléments d’aigreur entrent parfois en jeu, qui dénaturent la douceur des liens naturels.

La force de l’attachement des fils pour leur mère s’est révélée extraordinaire pendant la guerre. Mes observations se sont, d’une manière générale, limitées à l’Italie et à la France, et je pourrais écrire un livre sur ce que j’ai vu et entendu à ce sujet. En Italie, le fils du peuple, le paysan en particulier, est aveuglément attaché à sa mère; c’est son image qui lui apparaît à l’heure du danger et à l’heure de la mort! S’il se marie tant aujourd’hui, c’est surtout pour constituer une famille, poussé par le besoin inconscient de rendre possible à d’autres l’affection qui a fait le fond de sa propre vie.

Une femme de cœur, dont la mission consistait à fournir aux familles les nouvelles des soldats qui se trouvaient au front, me disait pendant la guerre: «Rien qu’à la façon dont elles ouvrent la bouche, je reconnais les mères! Les épouses, les fiancées ont une autre façon de remuer les lèvres. Et quelle différence dans leur expression de visage, tandis qu’elles attendent le verdict qu’elles sont venues implorer.»

Chez les races où le lien entre la mère et le fils est si extraordinairement fort, l’avenir de la famille est assuré, et les théories dont on mène tant de bruit ne l’entameront jamais. Toutes les mères, peut-être, ne méritent pas cet attachement profond; en ce cas il se déverse sur celle ou celui qui la remplace, sur le père, il vecchio, ou sur quelque autre membre de la famille dans les veines duquel les jeunes gens sentent courir le même sang. Cette question du sang et de la perpétuité de la race a une énorme importance chez les latins. Leur synthèse sentimentale embrasse avant tout les ascendants et les descendants.

Les théories subversives sur la famille étaient entrées en circulation longtemps avant la guerre et avaient fait en somme si peu de chemin dans le monde, que le cri des soldats mourants, aux heures suprêmes où l’on ne ment pas, a été toujours le même: «Maman! Maman!»

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Aujourd’hui, après la formidable épreuve, où tant de passions primitives se sont déchaînées, où la violence a cessé de répugner, où la férocité atavique s’est révélée puissante encore, où les instincts brutaux ont semblé reparaître à la surface, à quoi pensent ces soldats que la mort a épargnés? A se créer une famille!

Il serait enfantin et un peu puéril de croire que tous ces jeunes maris sont conscients de l’acte qu’ils accomplissent. Un ensemble de circonstances complexes est à la base de ces nombreuses unions, mais on ne peut méconnaître qu’une force obscure, mystérieuse et puissante, pousse les hommes à les conclure: celle de la perpétuité de la race, c’est-à-dire de la continuation de la famille!

Je dis «les hommes», car, apparemment, ce sont eux qui choisissent leur compagne et portent la parole pour la conclusion de l’alliance. Et d’autre part les femmes, pour décidées qu’elles soient, comme la Nora d’Ibsen, à vivre leur vie et à secouer toute dépendance, ont encore, pour peu qu’elles aient une ombre de bon sens, un intérêt vital à ce que l’institution familiale ne soit pas détruite. Celle-ci est un peu pour elles comme une assurance sur la vie.