Donc, malgré ce qui se passe à la surface et fait lever à tant de gens les bras au ciel avec de grands gestes désespérés, une réalité s’impose: sous la surface, des forces travaillent qui assurent la perpétuité des traditions. D’ailleurs, la famille se rattache si étroitement à l’idée de patrie, qu’il serait difficile de maintenir le prestige de l’une sans l’existence de l’autre. Et toutes deux ont besoin, pour subsister, de l’idée religieuse de la sanction divine, qui leur confère le droit d’exiger des sacrifices... Maintenir l’intégrité de l’une, c’est assurer le respect de l’autre dans l’âme humaine. Les pays où tout semble avoir sombré dans le néant, sont ceux où la famille, la patrie et la religion ont été découronnées et brutalement dépouillées de leurs privilèges et de leurs droits. Cette vérité s’impose à tous les esprits et à toutes les consciences qu’une vague de démence n’a pas encore submergés.

Pour peu que l’on regarde attentivement sous la surface des mots, et que l’on ne se contente pas de leur simple assemblage, on voit que l’institution de la famille représente non seulement l’avenir qu’il faut assurer, mais encore une arme de défense sociale dont il serait insensé de se priver.

Pourquoi tant de ligues, de syndicats, et ce retour aux corporations du moyen âge? Simplement parce que l’homme moderne se sent désespérément seul. C’est là, je le crois, la vraie explication de ce mouvement général vers le groupement. Le sentiment des droits qu’on possède, artificiellement éveillé et surchauffé, y a eu bien moins de part que la sensation horrible de l’isolement. Chacun a regardé avec désarroi autour de soi. Alors les mains se sont jointes et, bientôt, on n’a plus vu que des assemblages. L’individu a disparu dans le groupement. Je n’ai pas l’intention de discuter dans ces pages l’histoire de cette évolution, ni le bien et le mal qu’elle a pu faire ou qu’elle fera; ce serait sortir de mon cadre. Je constate simplement un fait.

En ce qui concerne sa profession ou son métier, l’homme, en effet, a cessé d’être seul, il n’est plus forcé de combattre isolément. Si, d’un côté, il aliène sa liberté de pensée et d’action, de l’autre il se sent soutenu par ses camarades dans toutes les questions de salaires, d’horaires, de droits... Mais en tant qu’être humain, il reste, au fond, plus seul qu’auparavant, parce que les luttes de classe ont avivé les haines latentes, et que l’on vit aujourd’hui dans une atmosphère d’hostilité générale qui rend l’existence insupportable.

Si la famille lui manquait pour se retremper dans un milieu d’affection et de chaleur, que resterait-il à l’homme? Des camarades de combat et quelques vulgaires contacts passagers! Son sort deviendrait de plus en plus triste, et il finirait par regretter l’époque où il pouvait se considérer à bon droit comme une espèce de victime sociale, soit qu’il fût paysan, ouvrier, employé ou qu’il eût choisi une profession libérale.

*
* *

La famille doit être avant tout, selon la tradition des siècles, le centre où le travailleur vient reprendre haleine un instant pour affronter ensuite d’autres besognes et d’autres luttes; en ce sens, elle représente déjà un grand bénéfice social. Mais à un autre point de vue elle mérite encore d’être prise en considération par les moralistes et les sociologues, car elle peut offrir la solution partielle de certaines questions redoutables qui se posent aujourd’hui à tous les esprits raisonnables et réfléchis.

Il serait superflu d’insister à ce propos sur les désastreux effets de la vie chère et sur les difficultés des services publics et privés. Autrefois, pourvu qu’on y mît le prix, on trouvait tout sous la main, on était servi au doigt et à l’œil (je ne parle pas seulement des gens de maison, mais du service des magasins, des établissements privés et publics, des moyens de communication, etc.). Aujourd’hui, tout est singulièrement changé. L’homme qui se trouve seul devant les difficultés de la vie quotidienne passe parfois par des moments critiques et se trouve souvent fort embarrassé s’il doit faire face aux obligations quotidiennes de l’existence. Il ne suffit même pas toujours d’être deux pour résoudre ces difficultés, d’autant plus que les gens du dehors sont devenus forcément moins obligeants vis-à-vis de ceux qui les appellent à l’aide. Il serait injuste de leur en faire un grief: la journée est devenue si laborieuse pour chacun qu’on ne parvient pas toujours à en distraire une minute pour porter secours au prochain!

A qui s’adresser dans les moments de désarroi et de détresse? A la famille! C’est encore le plus sûr secours; mais si vous en avez dénoué les liens, comme vous en avez soigneusement divisé les intérêts, répondra-t-elle comme autrefois à votre appel? Mettra-t-elle le même zèle à accourir au premier cri de détresse? Admettez que ses membres vivent aux deux extrémités d’une ville, avec la difficulté actuelle des communications et si l’habitude des échanges d’idées et de sentiments est perdue entre eux, comment feront-ils pour se joindre et se prêter un mutuel appui?

Ces difficultés, ces besoins d’aide ne se font pas sentir peut-être dans les familles des grands privilégiés de la fortune, sauf dans les cas de maladie et de malheur. Mais les grands privilégiés ne représentent qu’une petite partie de la société humaine. C’est la majorité de la classe bourgeoise qui souffre des inconvénients de la vie moderne, sans parler de la classe populaire qui, malgré la croissante augmentation des salaires, connaît des embarras analogues.