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Il est évidemment difficile de revenir à la vie patriarcale qui faisait vivre les jeunes ménages sous le toit des chefs de famille. Cependant, étant donnée la pénurie actuelle des logements, cela aurait bien des avantages, d’autant plus qu’un ménage de douze personnes étant relativement beaucoup moins coûteux qu’un ménage de deux, trois ou même quatre bouches, la crise économique en serait peut-être adoucie. Mais c’est à un autre point de vue, d’un intérêt supérieur, que la question demande à être étudiée, celui de l’entr’aide morale et sociale.

La crise du service est, dans tous les pays, fort grave. Que dire de celle des gouvernantes et des simples bonnes? Lorsque la mère de famille, de condition modeste ou simplement aisée, quitte son logis, soit pour son travail, soit pour ses obligations sociales, soit pour les emplettes indispensables, dans quelles mains va-t-elle laisser désormais ses enfants? S’ils sont petits, le problème se pose très nettement et de façon simpliste: il faut ou les abandonner, ce qui est un danger, ou les remettre aux soins d’une femme de ménage quelconque, ce qui est un autre danger; à moins que la mère ne s’en fasse l’esclave et renonce à toutes sorties, à celles du soir surtout.

Si les enfants sont grands, d’autres inconvénients surgissent qu’il est inutile d’énumérer. Quand fils et filles, en sortant de leurs cours, rentrent à la maison, doivent-ils trouver la maison vide? Le père est occupé à ses affaires, la mère à ses visites, et c’est elle qui, généralement rentre la dernière. La présence d’une grand’mère, d’une tante, d’une sœur, d’une parente, prête à les accueillir au foyer, réchaufferait de jeunes cœurs au moment de la vie où les contacts affectueux et intelligents sont le plus nécessaires.

Avant la guerre, c’était le rôle des gouvernantes; mais aujourd’hui leur présence dans les familles représente un luxe, sans compter que les yeux se sont étrangement ouverts sur les inconvénients des influences étrangères et des anges-gardiens inconnus admis dans le cercle familial.

Ces considérations qu’inspirent le bon sens, et l’intérêt pour les pauvres petites âmes solitaires qui trouvent, en rentrant de l’école, le foyer désert, finiront-elles par prévaloir sur le farouche besoin d’indépendance qui est devenu pour la jeunesse, un culte et un principe de conduite auquel elle croit de sa dignité de ne jamais renoncer? Les abus d’autorité, auxquels les parents se sont complus autrefois avec une imprudente exagération et un absurde manque de réflexion, ont suscité des rancœurs qu’ils expient aujourd’hui.

Il est évident que, dans la reconstitution sociale de la famille qui finira peut-être par s’imposer, il faudra trouver le moyen de sauvegarder suffisamment l’indépendance réciproque des êtres destinés à habiter sous le même toit. Sans cette précaution, que de tempêtes ne verrait-on pas éclater dans des verres d’eau! Mais cependant, pour soustraire l’homme à l’horrible sentiment de solitude qui l’étreint quand il a quitté l’atelier et la compagnie de ses camarades, il n’y a encore que le retour aux vieilles traditions familiales.

L’incertitude du lendemain, en cas d’accident ou de maladie, deviendrait moins angoissante pour lui. Quand on est plusieurs à la maison, on est mieux armé pour faire face au mauvais sort.

Si l’on craint par trop le despotisme des ascendants, ce qui se comprend, comme je l’ai dit, parce que les abus de l’autorité paternelle ont eu parfois des effets désastreux, pourquoi les sœurs et les frères ne se grouperaient-ils pas contre l’isolement funeste? A ces considérations, une autre s’ajoute, celle du travail des femmes à l’atelier ou dans les bureaux. Le dilemme se présentera bientôt avec force. Il faudra que les femmes renoncent à travailler au dehors, ou qu’elles consentent à élargir le cercle de la famille. Il n’y a pas une troisième façon de résoudre le problème.

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