La crise a éclaté dans tous les pays, et la nécessité de réformes scolaires s’impose partout, ce qui est une preuve évidente qu’aucun des systèmes suivis jusqu’ici n’a été jugé satisfaisant ni pour l’heure passée, ni pour l’heure présente!
Avant la guerre, chez les nations où la plaie de l’analphabétisme s’étendait encore dans certaines provinces, on avait l’habitude de croire, au point de vue éducatif, à l’incontestable supériorité des méthodes anglo-saxonnes, et on avait raison en partie. Mais aujourd’hui la crise s’est généralisée, le mal va jusqu’à la racine, et l’on comprend clairement que les anciens systèmes, déjà insuffisants dans le passé, ne répondent plus nulle part aux besoins de l’heure présente.
*
* *
Deux immenses armées couvrent l’étendue du monde civilisé: les maîtres et les écoliers! Elles ont chacune leurs droits et leurs besoins, qui, malheureusement, ne s’accordent pas toujours. Jusqu’ici les éducateurs élevaient seuls la voix, les élèves se taisaient et supportaient. Ces derniers étaient les plus injustement sacrifiés, car ils n’avaient pas demandé à naître, ni à quitter leurs jeux pour s’instruire, tandis que les maîtres embrassaient par un libre choix la carrière de l’enseignement.
Les enfants avaient, il est vrai, des défenseurs naturels en la personne de leurs parents; mais ceux-ci ne protestaient pas contre les méthodes en vigueur, dans la crainte de retarder, par de trop justes réclamations, la future carrière de leurs enfants.
Plus encore que par peur, c’était par légèreté que tant de pères et de mères restaient silencieux; ils ne pensaient pas à l’avenir moral, ni à la formation de la conscience ou au développement intérieur de la plante «homme». Ceux mêmes qui, sur d’autres points, défendaient avec acharnement les intérêts de leurs enfants, ne se préoccupaient que médiocrement (symptôme singulier d’amoralité et d’aveuglement) de leur croissance intérieure, c’est-à-dire de leur éducation.
Parmi les maîtres éclairés qui se rendaient compte depuis longtemps du mal, sans pouvoir y porter remède, il y en avait de vaillants et d’énergiques. Malheureusement, le formalisme et le pédantisme avaient modelé si fortement une bonne partie du monde scolaire (sauf peut-être l’anglo-saxon), que les plus hardis novateurs hésitaient à abattre les portes de la prison où ils se sentaient enfermés; ils pensaient que la prison s’améliorerait, qu’on ouvrirait les portes et les fenêtres; mais elle était cachot, et cachot elle restait.
*
* *
C’est le principe erroné de l’égalité—elle n’existe que dans le fait de la naissance et de la mort—qui, durant les trente dernières années, a empêché la pleine floraison de la pensée humaine et coupé les ailes à la liberté. Ce mirage trompeur, puisque la nature le contredit dans toutes ses manifestations, a obscurci les cerveaux en leur faisant admettre que, pour faire brèche dans la vie et y construire un nid, pour entrer dans la grande lice des combattants et y marquer sa place, il fallait savoir les mêmes choses, les apprendre de la même manière, courber la tête sous le même joug, comme les Romains du célèbre tableau de Gleyre.
*
* *