Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément impur ait pénétré dans la forteresse de la Mens umana, à la suite de celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct, l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants, des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.

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Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension vers l’absolu?»

A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception. En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop les choses en elles-mêmes, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi que ses devoirs journaliers l’y obligent.

De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des personnes.

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Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: Éteigneuses de Phares, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique, incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot idéal, et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier: sursum corda!

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En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus spirituelle...

A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.