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Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a laissée en héritage.
Il est impossible de prévoir dès aujourd’hui ce que l’avenir peut réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.
Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs, perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices, douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance morale.
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Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige augmenter au lieu de décroître.
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Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain, comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière, elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire, que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie est faite de concessions, de complications, de complexités...
Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent, elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et représentait, pour son mari, une cause de répudiation.
La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux parents mâles du défunt, parce qu’ une femme ne doit jamais se gouverner elle même!...