Je dédie ce livre à ceux qui ont besoin d’espérance, et ne peuvent se contenter du simple pain quotidien, qu’ils l’aient gagné par leur travail, ou leur péché, ou que, parasites, ils le doivent au travail ou au péché d’autrui.
C’est dans ces âmes assoiffées que l’espérance doit refleurir. Quant aux autres, à celles qui se satisfont d’apparences et de fumée, elles appartiennent à la catégorie des âmes qui, selon certains pères de l’Église, seraient autorisées à refuser l’immortalité.
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Rien n’est plus démoralisant que de cesser d’espérer et une partie du désarroi actuel provient des grandes espérances conçues durant la guerre[A] et qui ont été déçues ensuite. Ces espérances sont destinées cependant, j’en ai la conviction, à se réaliser plus tard, mais bien plus tard, à travers d’autres expériences, d’autres surprises, d’autres souffrances... L’erreur des esprits de bonne foi a été de croire que, dès le lendemain du formidable conflit, tout se remettrait en équilibre et que les grands principes, qui avaient armé les bras et enthousiasmé les cœurs, s’imposeraient à tous, vainqueurs et vaincus.
On s’était imaginé que la sagesse de Salomon pénétrerait les cerveaux, et que la cité des mensonges s’écroulerait, ensevelissant dans sa chute les convoitises que l’orgueil des combats avait exacerbées.
Peut-être bien y avait-il un manque de réflexion et un peu d’ingénuité dans les espérances qui avaient ainsi gonflé les cœurs. On se figurait que le palais de la vérité allait s’élever dans la cité de la justice. Le réveil fut amer, et alors, criant à l’utopie, chacun renia ses dieux. Pourtant, logiquement, ces espérances avaient été fondées. Jamais on n’avait assisté à une pareille trépidation d’âmes, à un semblable élan moral chez les peuples.
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Comment advint-il que dans le cœur des hommes, au lieu de cette floraison magnifique, les plus basses passions se soient dressées, et que le mal se soit incarné? Je ne veux pas faire de politique ou de sociologie dans ces pages qui n’envisagent que la reconstitution de la mentalité générale; mais il est certain que l’Esprit n’a pas soufflé sur les arbitres des destinées du monde—comme en certains conclaves qu’enregistre l’histoire—et que, par son silence, il a permis à l’ignorance humaine de jeter entre les peuples des germes de discorde qui ont aiguisé les armes des haines futures.
L’obscurcissement de la pensée a été la première inoculation fatale, et, à sa suite, la défiance a empoisonné le cœur des frères d’armes, et provoqué ces malentendus qui, aigrissant les amour-propres nationaux, ont empêché jusqu’ici les bienfaisantes conséquences de la paix de se faire sentir.
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