L’une des plaies de l’époque d’avant-guerre était le mensonge et le culte du faux sous toutes ses formes: fausses valeurs, fausses consciences, fausses pitiés... On se figurait que le triomphe du bon droit les ferait s’écrouler instantanément, comme les trompettes de Josué firent tomber les murs de Jéricho. Mais rien ne s’est effondré. La victoire a été, comme toutes les autres victoires de ce monde, un alambic où se sont élaborés les grands courages et les merveilleux héroïsmes, mais elle n’a pas transformé l’homme dans son essence. Il s’est, comme toujours, montré, après la paix, l’esclave de ses passions et de ses tendances particulières.

La grande guerre des nations,—c’est un fait prouvé aujourd’hui,—n’a donc pas eu le résultat miraculeux qu’on en attendait. Un vent de violence a promptement dispersé les sentiments de solidarité et de reconnaissance qui avaient paru relier les peuples entre eux durant la période des dangers communs. Ces sentiments ont été remplacés d’un côté par le prestige de la force et de l’arrogance; de l’autre, par des nécessités économiques. Trop cyniquement étalées, elles furent cause de déboires amers, de désillusions cruelles qui desséchèrent et réduisirent en cendres les germes de la féconde récolte sur laquelle on comptait.

Tout cela est si connu, qu’il n’est point utile de s’attarder sur le fait en lui-même, ni d’en rechercher les causes secrètes, ou d’en indiquer les résultats desséchants. Les conséquences en sont d’une trop pénétrante mélancolie pour ceux qui avaient espéré. Or, comme la constatation perpétuelle du mal est éminemment décourageante, on doit essayer au plus vite de dépasser cette période.

*
* *

Il faudrait de l’aveuglement ou de la niaiserie pour nier la crise que l’humanité traverse, et ne pas la combattre équivaudrait à un maladroit aveu d’impuissance; mais la plus grande faute serait encore d’en avoir peur et de la croire durable.

L’unique moyen efficace pour en arrêter le développement est de lever les yeux et de regarder au-dessus et au delà. Tout ce qui est précieux reste caché aujourd’hui au tréfond des cœurs, et l’apparence des choses est déconcertante. La vanité pousse partout des racines formidables: chaque soldat prétend être Maréchal et, s’il y a encore des maîtres, il n’y a plus de disciples, ni de serviteurs! Or, comme autour des grands palmiers solitaires il n’y a que des plaines sablonneuses, c’est vers un immense désert que la société semble marcher... Puisque toutes les forces vives des nations sont dressées, l’arme au poing, les unes contre les autres, elles ne peuvent se coaliser efficacement contre l’épouvantable danger qui les menace. Il en est ainsi dans toute l’Europe, il en est ainsi dans chaque pays séparément.

*
* *

Chacun sait, chacun a constaté ce que je viens de dire. Parmi les gens qui ont une vision claire de la réalité, il y en a de faibles qui désespèrent stérilement, et de forts qui, pour précipiter l’évolution, ne croient qu’à l’existence des faits. Mais les faits semblent partout s’accumuler, irréconciliables les uns avec les autres. Pour créer des faits supérieurs comme valeur et comme puissance, pour ouvrir la route à de nouveaux courants, pour allumer des flammes capables de détruire les scories qui encombrent la route, il faut, avant tout, avoir confiance dans le pouvoir créateur de la pensée humaine.

A tous les hommes d’intelligence et de bonne volonté une croisade s’impose pour laquelle la première arme de combat est l’attente sage, patiente, perspicace...

CHAPITRE II
L’ATTENTE