A noi venia la creatura bella
Bianco vestita e nelle faccia quale
Par tremolante mattutina stella.
Dante, Purgatorio,
Canto 12, Sta. 88.
Si les hommes comprenaient et acceptaient, à tous les degrés de l’échelle sociale le mot d’ordre contre lequel a eu lieu la grande révolte qui s’est accentuée dès le début du XXᵉ siècle, une autre transformation s’accomplirait logiquement dans les cœurs, et une triomphatrice inattendue y remplacerait cette arrogance individualiste qui, de jour en jour, les exalte sottement et dessèche en eux la source des émotions nobles.
Un orgueil absurde—qui ne s’en rend compte?—a envahi aujourd’hui tous les cerveaux. Il suffit d’un peu de bon sens et de clairvoyance pour le constater. Chacun a de soi-même une opinion si exagérée que celle-ci va souvent jusqu’au ridicule. On dirait que les prétentions croissent en proportion directe de la médiocrité des personnes et des conditions. C’est là un phénomène si singulier que cette outrecuidance serait d’un haut comique, si elle ne remuait pas dans notre âme de mélancoliques pensées sur notre situation réelle au point de vue terrestre. Que sommes-nous, en effet, sinon de pauvres condamnés à mort, isolés dans le vaste univers? Il n’y a vraiment pas là de quoi s’enorgueillir, même si l’on appartient à la catégorie restreinte des favorisés de la nature et du sort!
Pour peu qu’on réfléchisse de bonne foi aux conditions de la vie humaine on est amené à se convaincre qu’il n’y a de dignité réelle et de sécurité morale pour l’homme que dans une conception modeste de sa propre individualité. Si les éducateurs avaient su élever et diriger la pensée de ce dernier, il le comprendrait dès l’enfance et essayerait de se débarrasser au plus vite de la lourde carapace de prétentions, d’exigences, de vanités, de griefs et de rancunes qu’il traîne après lui. Ce bagage, qui l’enfle démesurément, le rend semblable à une énorme cible où tous les coups portent: piqûres d’épingle, flèches envenimées, coups de canif, l’atteignent de tous les côtés, tandis qu’ils glissent sur l’homme réellement fier et assez adroit pour se rendre le plus petit possible, afin d’offrir une moindre prise aux attaques.
Si la conscience du peu qu’il est en réalité ne suffit pas à enseigner à l’homme la modestie de l’attitude, le simple tact devrait lui apprendre quelle maladresse il commet, au point de vue de son intérêt personnel, en affichant des prétentions injustifiées et que l’opinion ne ratifie pas. J’ai connu un homme, dont je veux, comme exemple, rappeler ici le souvenir: il avait occupé de grandes positions, mais sa vie avait été très mouvementée, et l’on devinait que ses yeux avaient vu trop de choses! S’il parvint à esquiver la plupart des inconvénients qui auraient pu résulter pour lui de son passé, ce fut par la modestie constante et habile de son attitude. Il s’agissait évidemment, dans son cas, d’un triomphe du tact, de l’intuition, du sens de la mesure qui n’est possible qu’aux êtres très raffinés; pour que la modestie se généralise, elle doit devenir un sentiment du cœur, né dans la conscience, de façon à être à la portée de tous.
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A l’heure actuelle parler d’humilité, c’est comme parler de service. La plupart des êtres repoussent cette vertu comme un hôte indésirable qu’il faut écarter soigneusement de sa vie; on croit y voir un élément de laideur, de pauvreté, de mesquinerie, de platitude, et chacun, avec un geste méprisant, gouailleur, ou tout au plus, dédaigneusement compatissant, lui ferme les portes de sa maison. Cette image décolorée et terne que nous nous faisons de l’humilité ne ressemble en rien à celle que nous présente le poète. Telle que son génie l’a conçue, c’est une créature d’une beauté parfaite, vêtue de blanc et sur le visage de laquelle semble trembler l’étoile du matin. Quel contraste avec la Cendrillon poussiéreuse que nous avons reléguée derrière le mur de nos maisons, en refusant de lui en laisser franchir le seuil!
Après avoir ainsi dépeint l’humilité dans l’éclat d’un rayonnement incomparable, Dante lui donne la parole, et celle-ci ouvrant les bras et déployant les ailes, la prend tout à coup avec une autorité extraordinaire: «Venez, dit-elle, je suis près des degrés qui montent, mais désormais on les gravit facilement», ce qui signifie qu’après avoir ouvert notre cœur à l’humilité, les obstacles de la route disparaissent et que l’ascension devient aisée.
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Sans l’humilité comme sœur et compagne de route, chaque caillou se change en pierre, chaque pierre en rocher; les pieds sont pris aux pièges du chemin et s’embarrassent de mille entraves. Sans elle comme point d’appui, on n’avance pas, on recule, et les plus nobles fiertés se changent en présomptueux orgueil, car elle seule affermit les cœurs et assure la dignité réelle des êtres.