«Une immense espérance a traversé la terre», disait Alfred de Musset, en parlant de l’apparition du Christ dans le monde. Ces mots célèbres du poète des Nuits peuvent être rappelés à propos du frémissement qui a soulevé les âmes, lors de la grande levée de boucliers du droit contre la force, et qui les avait remplies d’une invincible certitude, non seulement de victoire, mais de rénovation.

Ces champions de l’espérance, qui ne vivent pas machinalement au jour le jour en se contentant de la cendre des choses, devraient se rappeler que Varron, un païen, a dit: «Les dieux protègent ceux qui les invoquent», et se souvenir aussi de l’abondance des promesses de l’Évangile sur l’efficacité de la prière des violents. Ils invoqueraient alors les forces suprêmes avec cette persistance et cette impétuosité qui irritent les hommes, mais que, paraît-il, la patience de Dieu accepte et supporte: «Un pilote! un pilote! devraient-ils s’écrier. Par pitié, Seigneur, donnez-nous un pilote qui nous conduise!»

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Nous sommes tellement habitués à tout matérialiser et à tout voir sous forme d’images, qu’en entendant parler de pilote, nous regardons instinctivement autour de nous pour essayer d’apercevoir, dans le monde visible, la silhouette de l’être à figure d’homme capable de prendre en mains les destinées humaines et de les conduire au port. Quelques noms nous viennent à l’esprit, mais nos lèvres ne les prononcent pas, et nous nous contentons de pousser un soupir ou de faire un geste découragé.

C’est qu’en effet, même parmi les meilleurs et les plus grands, aucun homme n’est tout à fait à la hauteur de ce rôle. C’est en vain que nous interrogeons l’horizon: Rien ne surgit. Les chemins poudroient, les champs verdoient, le soleil flamboie, mais le cavalier sauveur ne paraît pas encore et la nuit ne se dissipe point!

Pour apercevoir une lueur, il faudrait monter plus haut, regarder au delà, élargir nos moyens d’action. Autrefois, l’histoire nous l’apprend, le travail d’une seule conscience suffisait parfois. Faut-il, peut-être, aujourd’hui que les plus délicates fonctions de l’âme s’accomplissent collectivement? Allumer des phares dans le cœur des hommes de bonne volonté pour faire de ceux-ci des conducteurs d’hommes et de barques, cela est du ressort de l’Esprit, suprême Pilote de l’humanité!

Supplions-le de n’abandonner plus jamais, sur la mer démontée, nos embarcations fragiles, qui ne portent pas seulement cette fois la fortune d’Enée et des héros troyens, mais les destinées du monde entier.

Les Anciens dressaient jadis, à la proue de leurs navires, une figure de femme, destinée à les protéger contre les vents contraires ou les flots en délire, et à leur assurer le triomphe des armes. La fulgurante image de la Victoire de Samothrace se dresse devant nos yeux. Le même usage s’est continué dans le monde chrétien; les petits voiliers et les barques de pêcheur ont longtemps arboré à leur proue une figure en bois représentant soit un ange aux ailes déployées, soit une sainte protectrice, et l’on trouve encore, dans les anciens châteaux et abbayes de France, quelques-unes de ces naïves et touchantes statuettes.

Les symboles ne sont plus guère à la mode aujourd’hui, mais on peut penser cependant que si les hommes attachaient mentalement à leur barque personnelle un symbole moral, l’œuvre du pilote en serait facilitée. On vient fêter partout en Europe, le centenaire de Dante Alighieri. Quel choix de symboles merveilleux renferme la Divine Comédie! L’image de la dame de blancheur décrite au chapitre XII du Purgatoire, «dont le visage luit comme l’étoile du matin», serait une efficace protectrice pour les embarcations qui, ayant miraculeusement échappé à la tempête, rentrent au port avant d’affronter d’autres périlleux voyages.

CHAPITRE III
LA TRIOMPHATRICE DE DEMAIN