Or, nul n’est plus difficile à guérir que le malade et le dément qui veulent l’être; l’intelligence et la volonté humaines n’y suffisent pas. Non que les raisonnements ne puissent avoir leur rôle dans le formidable combat engagé par les hommes révoltés contre l’ordre établi et le grand législateur de toutes choses. Il est même des cas où la répression violente est peut-être indispensable pour vaincre certaines formes de la rébellion. Mais puisque la tendance qui nous courbe aujourd’hui vers le limon de la terre, comme les bœufs vers l’abreuvoir, est plutôt un état d’esprit qu’un phénomène physique, c’est plutôt vers l’intervention des forces spirituelles que les espérances des hommes de bonne volonté doivent se tourner. Il faut qu’ils se penchent vers leur subconscient pour écouter sa voix profonde; il faut qu’en toutes choses ils invoquent l’appui de l’Esprit.

CHAPITRE II
QUEL SERA LE PILOTE?

Quand Enée s’aperçut de la
disparition de son pilote, il
prit sa place.
Virgile (Enéide).

Quel sera le pilote? Telle est l’anxieuse interrogation qui se pose devant les âmes et les esprits des hommes.

Pour ramener rapidement les cœurs rebelles à l’obéissance, il faudrait qu’une bouche divine, celle du «grand convive des Noces de Cana», comme l’appelle le poète Louis Bouilhet, répète à l’homme, d’une voix plus résonnante que l’airain, l’ordre suprême du Créateur: «Tu es né pour travailler et servir», et que la réponse de l’homme sorte frémissante de son cœur et de ses entrailles: «Je servirai».

Ce serait là un double miracle; mais si nous pouvons, d’après les promesses divines faites aux violents sur le royaume des cieux, nous attendre au miracle, et si l’immense clameur des âmes angoissées parvient à l’imposer à Dieu, c’est toujours Lui qui choisit son heure, et notre attitude ne peut être que celle de l’attente confiante et patiente.

Une voie cependant est toujours ouverte aux cœurs religieux, même si leur pensée est libre, c’est celle qui s’adresse directement à l’Esprit, à cet Esprit dont Joseph Mazzini, le nouvel Ézéchiel, comme l’appelait le grand poète Carducci, annonçait le règne dans la forme religieuse qu’il prévoyait pour l’avenir; et qui se dévoilera à l’homme à travers ce mystérieux subconscient qui règle les rapports de l’être humain avec les forces suprêmes. L’existence de ce merveilleux intermédiaire entre la conscience humaine et la divinité, n’a été comprise jusqu’ici que par un nombre restreint de cerveaux.

Il est évident que l’action de l’Esprit est souvent lente, et il est rare qu’elle se manifeste d’une façon éclatante; elle marque cependant les âmes d’une ineffaçable empreinte, et le jour viendra, sans doute, où celles qui auront été ainsi désignées, se dresseront une à une, prêtes, dès le point du jour, comme les moissonneurs, à faucher le blé mûr, et, comme des soldats à l’appel du tocsin, à mettre leur fusil sur l’épaule et à descendre dans la plaine ou à gravir la montagne pour défendre l’idéal contre l’humiliante limitation de la pensée humaine au monde matériel et visible.

Que les positivistes ne s’alarment pas de ce programme. Le monde des faits ne peut, lui aussi, qu’y gagner. Lorsque les ouvriers seront prêts et que le drapeau de la nouvelle Croisade sera déployé, tout ce qui appartient à l’ordre des phénomènes naturels et sociaux trouvera sa place, comme les morceaux épars et confus de ces jeux de patience qui, avant la guerre, ont eu leur jour de vogue dans le monde des désœuvrés.

Mais le rétablissement des formes qui réglaient l’existence de l’avant-guerre, et la reprise normale de tous les services sociaux et de la vie économique des nations, ne pourront plus satisfaire entièrement l’homme, dont la perspicacité aiguisée a appris à discerner, sous les cicatrices fermées, la permanence du virus qui continue à ronger les tissus essentiels à la vie. Il avait fait de bien autres rêves!...