Quel que soit son rang social ou sa condition intellectuelle, il refuse avec arrogance d’accomplir celle-ci, et les plus rebelles sont souvent les plus petits. Ils mettent à désobéir à l’ordre divin une âpreté extraordinaire et se sentiraient horriblement humiliés d’accepter le mot d’ordre que les descendants d’Adam portent tous sur leur front, tracé par la main suprême qui dirige les destinées humaines. Ce mot est celui de Parsifal: Servir!

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Il est inutile de protester, de s’indigner, de se révolter... L’ordre est péremptoire; il faut courber la tête, y conformer sa vie, si l’on ne veut pas tomber dans le désespoir morne, lourd, glacial et sombre que l’homme a connu à la suite de la grande révolte morale de l’après-guerre, et qui a rempli sa bouche d’un goût de cendre.

Imitons Dante, qui, après avoir entendu les paroles des sages, interrogeait avec anxiété les yeux de l’aigle pour savoir si Virgile, non baptisé, pourrait voir un jour les portes du paradis s’ouvrir devant lui et relisons les livres sacrés de toutes les religions et ceux où se déroule l’histoire des philosophies et des destinées humaines; nous nous rendrons compte que, sur ce point, il est oiseux de discuter et de s’insurger.

Nous sommes des serviteurs, pas des esclaves, entendons-nous! La reconnaissance par Dieu du libre arbitre de l’homme l’a sauvé de l’esclavage, mais non du service. Ce service librement accepté a ouvert pour lui les portes de la joie terrestre, lui a conféré en même temps une grande dignité et a fait de lui une sorte de roi, puisque, servant son maître avec l’amour d’un fils, il s’élève de ce fait à un niveau qui lui fait immédiatement gravir plusieurs échelons dans la hiérarchie morale des êtres.

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En cette heure de l’histoire du monde où chacun, avec une arrogance que double une épaisse sottise, se refuse au travail et à l’obéissance, il semblera sans doute à la plupart absurde, maladroit et inopportun d’avoir l’audace d’affirmer qu’en dehors du service, même le plus humble, il n’y a pas pour l’homme de bonheur possible, et que sa dignité et son amour-propre trouvent tous deux leur avantage à ce service librement et joyeusement consenti.

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Les Anciens avaient coutume de dire que Jupiter aveuglait ceux qu’il voulait perdre. Ne dirait-on pas aujourd’hui qu’une main malfaisante se plaît à poser un bandeau sur les yeux des hommes pour les empêcher de discerner les vérités les plus évidentes et leur cacher les périls les plus menaçants? Mais Zeus est mort, et il est impossible d’attribuer au Père du Fils de l’Homme les actes que pouvait se permettre le maître des dieux, représentant de toutes les passions humaines.

La responsabilité de son misérable état d’âme repose donc entièrement sur les épaules de l’homme d’aujourd’hui et sur celles des mauvais bergers qui l’ont nourri de paradoxes et de sophismes enveloppés de grands mots creux, dont le néant a été percé depuis longtemps, mais qui continuent cependant à égarer certaines âmes.