Après avoir mis la voiture à l’ombre, nous l’imitons et nous nous installons sous un gros arbre, qui ferait fortune à Robinson ; puis nous attaquons joyeusement le menu, bien qu’il ne rappelle ni Voisin, ni Paillard, ni le Café Anglais !
Quand nous sortons de table, si l’on peut s’exprimer ainsi, nous constatons que la chaleur communicative des banquets n’est rien auprès de celle qui tape sur la Cochinchine… Mais il est une heure, et ces considérations atmosphériques ne sauraient nous empêcher de repartir à la découverte de l’introuvable Tracop. Nous secouons Brin-d’Amour qui déjà s’apprêtait à goûter la douceur d’une sieste réparatrice. Notre guide interprète se résigne, non sans peine, à suivre ces Européens dont l’activité paraît lui inspirer quelque mépris ; et nous remontons dans la voiture.
Enfin, à deux heures, nous arrivons en vue d’une hutte isolée… (disons une canha pour répandre un peu de couleur locale sur ces pages sévères). Les habitants sont sur le seuil, attirés sans doute par ce besoin de voir passer les voitures qui est commun à toute l’humanité, et qui, chez eux, semble d’ailleurs tout naturel… Je donne un coup de sirène en guise de bonjour : ils s’enfuient épouvantés et se perdent dans le paysage.
Nous arrêtons devant la canha et nous avons toutes les peines du monde à ramener nos fugitifs : enfin, grâce à l’éloquence de Brin-d’Amour qui leur crie des phrases rassurantes et leur affirme sans doute la pureté de nos intentions, ils s’apprivoisent peu à peu et reviennent autour de la machine. Et la conversation s’engage !
… Ces pauvres gens commencent par nous avouer que, de toute leur vie, ils n’ont encore vu qu’un seul blanc… voilà sept ans de cela : c’était un garde principal ! Je ne sais si nous leur inspirons autant de respect, toujours est-il que nous ne semblons pas leur déplaire. Ils ont fini par se convaincre que nous ne sommes pas des génies malfaisants : et ils s’humanisent au point de nous offrir l’hospitalité. Le plus cordialement du monde, ils nous régalent de cocos et de pastèques, et nous voilà bons amis.
Je leur fais demander par Brin-d’Amour des nouvelles de cet invisible Tracop qui semble se reculer comme un mirage à mesure que nous avançons…
— Tracop ! nous traduit Brin-d’Amour, sans marquer aucun étonnement, mais vous y êtes !
Je crois rêver… Ainsi ce gros village, que nous promettait la carte, se réduit à cette pauvre canha !
Nous nous amusons un instant de notre déconvenue.
Désormais, la géographie nous inspirera quelque méfiance…