17 avril 1908.
Donc, à cinq heures du matin, je pars avec Guérin pour Ang-Kor d’où nous revenons avec M. Comaille… Hélas ! pas l’ombre de pirates ! Ces messieurs auraient-ils peur de nous ? Et faut-il renoncer à faire leur connaissance ?
M. Comaille nous ayant assurés que nous pouvons le laisser sans aucune crainte, nous décidons de partir à la rencontre de ces invisibles bandits. Et non sans avoir remercié tout le monde et payé le pont qui nous supporta si vaillamment, nous quittons définitivement Siem-Reap à sept heures.
En route pour Saïgon !… Quels nouveaux obstacles allons-nous rencontrer ? Et notre bonne voiture parviendra-t-elle à boucler la boucle ? reviendra-t-elle indemne à son point de départ ? Chacun de nous se le demande à part soi.
Nous roulons.
Toujours pas de pirates, mais du sable. A neuf heures, nous faisons halte pour changer l’eau du radiateur. Nous nous apitoyons sur l’aspect lamentable de notre capote que les branches ont écorchée et déformée au point qu’elle ressemble à un chapeau d’Allemande. Heureusement, nous allons maintenant pouvoir rouler en plaine…
Une surprise plus qu’agréable nous attend : grâce aux ordres donnés par M. Lorin, et bien exécutés par les coolies, les herbes ont été coupées sur notre passage ; aussi pouvons-nous filer en quatrième vitesse.
C’est d’ailleurs le seul moyen que nous puissions employer pour lutter contre la chaleur qui défie toute concurrence. Le vent de la course nous rafraîchit un peu. Et nous commençons à ressentir les premières joies du retour : ainsi, non seulement nous aurons réussi à atteindre Ang-Kor, mais aussi à en revenir, ce qui nous paraît doublement méritoire ! Mais toutefois, comme disent les feuilletonnistes, n’anticipons pas sur les événements.
Tout en roulant, nous ne pouvons nous empêcher de songer à l’opinion de la presse indo-chinoise. Que vont dire en nous voyant revenir les journaux de Saïgon, très sceptiques et un peu moqueurs au moment du départ ? Nous pouvons nous en faire quelque idée déjà d’après les dépêches reçues à Kompong-Thom et qui nous disaient l’étonnement des Saïgonnais à mesure que nous avancions. Nous serions curieux de lire les feuilles le lendemain de notre rentrée dans la belle capitale de la Cochinchine. A ces causes et pour quelques autres raisons, le retour sera pour nous tous une joie immense, et un touriste n’a-t-il pas écrit quelque part que l’heure du retour est la plus agréable d’un voyage !
Pendant que nous nous communiquons ces réflexions, en phrases entrecoupées par la vitesse de l’auto qui fait maintenant du cinquante à l’heure, nous tombons dans une bande de plus de trente élans… qui arrêtent le nôtre, si j’ose risquer ce jeu de mots en la circonstance.