Je bloque les freins… Mais le temps de saisir ma carabine, ces jolies bêtes au pied léger nous brûlent la politesse. Moi je brûle une cartouche, résultat : un blessé (c’est un élan que je veux dire) !
Et les pirates ?… Ils s’obstinent à briller par leur absence et nous sommes un peu déçus de ne pas rencontrer ces fameux bandits qui font trembler les populations. Ces notes de voyage auraient certainement gagné à tourner au roman d’aventures au lieu de rester le récit exact de nos mésaventures incessantes ! Mais le souci de la vérité nous interdit de sacrifier à la fantaisie. Nous n’avons pas vu les pirates : nous en avons seulement beaucoup entendu parler. Et peut-être la réciproque est-elle vraie ?… eux aussi, sans doute, auront beaucoup entendu parler de nous et surtout de cette voiture de feu, de ce dragon, dont la vitesse et le bruit eussent très probablement suffi à les tenir en respect. Quoi qu’il en soit, ces messieurs n’ont point jugé à propos de se montrer. Je le regrette pour ma carabine et pour mes lecteurs.
Nous atteignons donc Chick-Reang sans combattre, mais non sans nous ensabler en traversant la digue de la rivière… cette même digue qui, déjà à l’aller, nous avait joué un si vilain tour et avait si bien failli nous faire verser.
Par bonheur, nous retrouvons là notre charmant ami le gouverneur indigène. Il se précipite à notre secours, accompagné d’une bande de coolies qui, sous sa ferme et habile direction, ont vite fait de nous tirer de ce mauvais pas.
Et, comme dit Guérin : « Nous n’y coupons pas pour le feu d’artifice ! »
En effet, notre ami pratique toujours l’hospitalité pyrotechnique… et c’est au milieu des plus accueillantes pétarades que nous pénétrons dans sa demeure où nous déjeunons à la hâte, malgré toute son insistance pour nous garder. Mais le temps presse. Et si nous avons mis vingt-huit jours pour venir de Saïgon à Ang-Kor, nous sentons grandir en nous le secret désir de battre notre propre record.
Donc, dès une heure vingt, nous prenons congé de notre aimable hôte et nous repartons avec l’intention un peu hardie d’arriver le soir même à Kompong-Thom.
Aux approches de Kompong-Chen, nous trouvons le terrain détrempé et boueux. Il a dû pleuvoir énormément depuis notre passage. Cette simple constatation nous remplit d’inquiétude… La série de nos déboires aquatiques va-t-elle donc recommencer, et allons-nous donc nous trouver contraints de reprendre la lutte avec l’eau, notre pire ennemie… Cette crainte légitime ne doit rien à l’alcoolisme ! Mais si nous devons, après avoir élargi le chemin en venant, nous trouver arrêtés par la boue, voilà qui risque de compromettre notre retour.
Cela n’empêche point qu’à deux heures nous arrivons à Kompong-Chen, ce qui nous permet de déclarer modestement que nous avons marché à une allure merveilleuse.
L’excellent gouverneur indigène voudrait bien nous décider à passer la nuit chez lui, mais nous sommes résolus à ne pas écouter la voix des sirènes (sauf celle de notre voiture !…) et nous donnons ordre à Nam-Ay de faire aller les charrettes jusqu’à Kompong-Thom.