… Tout à coup, au moment où l’auto, tirée par une vingtaine d’hommes, va démarrer, la pirogue de droite qui a déjà embarqué beaucoup d’eau coule à pic et entraîne avec elle le radeau et la malheureuse machine dont l’arrière plonge entièrement. Dans cette position d’équilibre instable, elle menace de se renverser tout à fait et de sombrer : or, il y a plus de deux mètres d’eau.
… Malgré la distance qui nous sépare, il me semble vraiment que je sens le cœur de ce brave Guérin battre à l’unisson du mien. La même angoisse nous a saisis à la pensée de voir couler sous nos yeux notre vaillante machine. Il faut agir ! (c’est ce que l’on se répète toujours dans les cas désespérés… mais sans rien trouver à faire). Pourtant, je crie les ordres qui me passent par la tête et l’on commence par couper vivement les amarres de la pirogue de droite. Puis M. Chambert qui, lui aussi, a la décision prompte, envoie chercher ses quatre éléphants domestiques tandis que je demande à notre ami le gouverneur cambodgien de faire venir sans retard le plus de coolies possible.
Car il n’y a qu’un moyen de sauver notre pauvre machine, c’est de lui faire franchir d’un bond l’espace de deux mètres qui sépare le ponton du rivage. Jamais la solidité de la voiture n’aura été mise à pareille épreuve. Et, en admettant qu’elle veuille bien consentir à ce saut périlleux, je me demande comment elle se recevra… et si elle survivra à la secousse.
Voici les quatre éléphants de la résidence. Leur galop fait trembler la terre… leurs cornacs les arrêtent et les attellent au bout d’un gros câble fixé à l’auto… Le long de ce câble, je fais disposer cent cinquante coolies non sans avoir essayé de leur expliquer ce que j’attends d’eux. Leur chef stylé par le gouverneur cambodgien, qui veut bien nous servir d’interprète, leur transmet mes indications… Ils semblent comprendre et se laissent placer dans l’ordre que je prescris.
Enfin, au signal donné, hommes et éléphants unissant tous leurs efforts, tirent violemment, d’une seule secousse brusque. Mon cœur s’arrête une seconde. Je vois la voiture soulevée quitter le ponton et pour ainsi dire prendre son élan… Est-ce la fin de notre expédition ?
Non ! D’un saut formidable et que je n’aurais pas cru possible, l’auto, enlevée, retombe avec un bruit mat sur la terre ferme.
Je me jette sur elle un peu comme je me jetterais sur le corps d’un ami qui viendrait de faire une chute terrible. Il me semble bien qu’aucun organe essentiel n’est atteint, mais j’ai besoin de l’entendre dire par Guérin… je le consulte du regard.
— Rien de cassé ! me dit-il du ton dont un chirurgien décréterait que la malade est sauvée !…
Pourtant il me faut une preuve suprême…
Vite un coup de pompe pour la pression d’essence, un tour de manivelle et le moteur ronfle ! Ivre de joie, je saute sur le siège et je démarre majestueusement… Cette fois-ci, je puis bien le dire (en style d’obélisque !) : aux acclamations d’un peuple immense !