A une heure, nous sommes prêts. En route !
Le chemin est bon, car le sable qui nous retenait à l’aller avec un déplorable acharnement reste encore humide de la pluie diluvienne d’hier soir et offre à nos roues une bonne prise (à vos souhaits !) une si bonne prise même qu’à deux heures et demie nous arrivons en face de la Résidence de Kompong-Thom.
Nous espérons retrouver à Kompong-Thom le pont qui nous permit de passer la rivière à l’aller… Autre déconvenue (mais nous n’en sommes plus à les compter !) notre pont a été enlevé par la crue des eaux. Aussi force nous est de laisser l’auto chez M. Colin.
L’aimable Résident, M. Chambert, nous reçoit comme de vieux amis et la joie qu’il montre à nous revoir se mêle de quelque admiration. Il nous avoue que jusqu’à notre entrée dans Ang-Kor il avait douté du succès de notre entreprise et nous félicite vivement de l’avoir menée à bien. Nous faisons un brin de toilette, puis nous revenons près de notre charmant hôte qui déjà se met à notre disposition pour organiser les opérations de la traversée du fleuve, que l’absence de pont rend plutôt hasardeuse. Pour gagner du temps et couper au plus court, nous avons recours aux moyens primitifs : le radeau, d’ailleurs solide, qui sert d’appontement à la douane sera maintenu par deux grosses pirogues. Nous voulons espérer que ce ponton improvisé supportera le poids de l’auto… Mais encore faut-il prendre les dispositions nécessaires et nous ne pourrons tenter le passage que demain.
Dimanche 19 avril 1908.
C’est aujourd’hui le saint jour de Pâques et nos cœurs sont pleins de nostalgie. Il nous semble entendre, à travers la vaste terre, l’écho lointain des carillons joyeux et des chants d’allégresse qui saluent la résurrection du Sauveur. Là-bas tout est en fête… Ici, rien que les aboiements des chiens cambodgiens, de ces affreux chiens dont les hurlements lugubres nous ont exaspérés durant tant de jours et surtout tant de nuits.
Grâce à l’intelligente organisation de M. Chambert, et à l’activité des coolies, le ponton se trouve prêt dès la première heure du matin. Guérin, plein de confiance, part aussitôt levé pour faire passer la voiture. Je ne sais pourquoi, je ne puis partager cette belle sérénité… L’eau perfide nous a ménagé tant de surprises désagréables que je me sens envahi de sombres pressentiments ; mais je n’en veux rien laisser voir à Guérin et je le laisse donc partir seul.
Le temps passe. Guérin ne revient pas plus que Marlborough !
Mon inquiétude s’accroît si bien qu’à neuf heures, craignant quelque mésaventure, je me précipite au débarcadère accompagné de M. Chambert qui prend mon angoisse en pitié. Enfin, nous apercevons notre Diétrich. Elle est de notre côté mais encore amarrée sur le radeau. Des coolies travaillent à construire une amorce de planches du rivage au ponton.