2 mars 1908.

Donc, à six heures du matin, nous montons en auto, Gustave de Bernis, Guérin, « le compagnon », un interprète annamite, et moi au volant.

Encore que l’interprète annamite se fût présenté de lui-même et dans les meilleurs termes, je ne crois pas qu’il soit inutile de le présenter à mon tour. A l’entendre, c’était une perle. Par la suite, il m’a fait souvent songer à l’humble origine de ce précieux bijou… Son nom ? Le fidèle Guérin l’avait surnommé Brin-d’Amour et jamais nous ne l’avons appelé autrement !

Sur « le compagnon », je ne puis dire qu’une chose… oh ! bien peu !… c’est que, tout le temps de ce long et pénible voyage, aux heures de lassitude ou de désespoir, nous trouvions toujours dans ses paroles un réconfort ou un encouragement. Merci de tout cœur « au compagnon ».


Un bagage est nécessaire !… a dit Victor Hugo.

Cette juste parole ne fut jamais plus de circonstance…

Nous emportons donc deux jours de vivre, des pneus de rechange, des provisions d’essence, et la seule carte de la région qui nous paraisse mériter ce nom, une belle carte en vérité, de dimensions imposantes, fortement entoilée, toute bariolée de noms et de références ; elle n’a qu’un défaut : c’est que l’on n’y trouve jamais ce que l’on y cherche. Mais les cartes servent-elles jamais à autre chose qu’à inspirer le goût des voyages à ceux qui restent chez eux ? Quand on les consulte à tête reposée, à la clarté des lampes, il semble que le paysage se déroule sous les yeux : on se sent envahi d’une délicieuse nostalgie. Il en est autrement, hélas ! quand on leur demande un renseignement net et précis. La route, qui paraissait si droite et si belle, se hérisse d’obstacles et ne conduit plus nulle part : on éprouve alors combien la réalité diffère du rêve.

Ainsi, je m’étais composé à grand’peine un joli petit itinéraire, dont la première étape devait nous conduire jusqu’à Tracop, et tout fier de ma science, j’eus le tort de vouloir l’étaler aux yeux bridés de Brin-d’Amour… Une longue discussion s’ensuivit… une discussion en annamite bien entendu… en fin de quoi, notre guide-interprète-cuisinier voulut bien conclure que j’avais raison sur toute la ligne et que nous pouvions marcher.

Nous voilà donc partis à pleine allure, sur une route admirable : les routes sont toujours belles quand on part ! Au bout d’un quart d’heure nous trouvons une rivière et un bac… Je ne m’y reconnais plus, nous stoppons : je consulte la carte ; par miracle le bac et la rivière y sont indiqués… et j’y découvre que nous sommes juste à 15 kilomètres… en sens opposé de Tracop.