Mon juste courroux s’exprime en un vocabulaire choisi mais véhément contre Brin-d’Amour qui demeure impassible (ah ! certes… impassible n’est pas français). Après quoi, nous nous résignons à faire demi-tour. Et nous voilà repartis sur une autre belle route… qui aboutit, elle aussi, à une rivière… la même peut-être ! avec cette différence pourtant que cette fois-ci nous n’y trouvons pas le moindre bac. C’est déjà mieux !

… Je cherche de nouvelles épithètes à l’adresse de Brin-d’Amour, mais ma provision commence à s’épuiser.

En désespoir de cause, nous essayons de parlementer avec quelques indigènes qui sont venus se grouper à distance respectueuse — autour de la machine, dont l’immobilité, sans doute, les rassure.

Quelle cacophonie, mon Dieu !

Enfin, Brin-d’Amour veut bien condescendre à remplir ses fonctions d’interprète… Toutes les mains se tendent, d’un accord unanime, vers une longue suite d’ornières, là-bas, tout là-bas !… qui évoque l’idée d’une percée de labourage à travers la forêt vierge : il paraît que, décidément, c’est notre route et, cette fois-ci, la bonne !

Nous sommes quand même enchantés de faire sa connaissance. Il va sans dire que les paysans nous préviennent charitablement qu’elle est impraticable en auto… Du moins, nous apparaît-elle ainsi comme pavée de bonnes intentions. Et voilà si longtemps que nous la cherchons, que, pour rien au monde, nous n’y voudrions renoncer !

Un coup d’accélérateur… et la brave Diétrich bondit en avant comme un coursier sous l’éperon.

De cette nouvelle route, nous ne savons rien, sinon qu’elle s’annonce mal et qu’elle a la réputation de conduire à Tracop : mais, mon professeur de philosophie m’a appris à me défier du consentement unanime des peuples. Cette route inconnue n’a pour elle jusqu’ici… que le suffrage annamite ; et, je ne sais pourquoi, cela ne me rassure qu’à demi.

Qu’allons-nous trouver au bout ?

Peut-être Tracop, peut-être une rivière, peut-être pire ?