A force de marcher, nous arrivons jusqu’à un étang d’où s’envolent à notre approche des cormorans serpentins et des canards. Faute de mieux, nous en tirons quelques-uns et nous rentrons déjeuner, non sans avoir donné un coup d’œil à la voiture qui reste le principal objet de nos préoccupations.
Elle nous paraît se porter à merveille. Guérin l’a soignée de main de maître. Il a changé contre une neuve la barre de connexion tordue. Le carter sera arrangé et remonté demain. Les pneus sont bons, bien qu’usés jusqu’à la corde sur les côtés extérieurs.
Toutes les munitions, l’essence, l’huile, le carbure, ainsi que les grosses pièces de rechange sont prêtes à être chargées dans les charrettes. A quatre heures, rassurés par cette inspection, nous retournons tous à cet étang qui nous a paru mériter une seconde visite, mais cette fois-ci, nous prenons une barque et nous nous glissons à travers les roseaux d’où notre invasion fait sortir des poules sultanes, des poules d’eau, des hérons, des canards, des cormorans, toute une volière.
Nous nous livrons à un massacre ornithologique et les victimes pleuvent autour de nous. Tous les chasseurs comprendront cette joie… elle est si vive que la nuit nous surprend et qu’il nous faut rentrer précipitamment à la Résidence, où nous arrivons tout juste pour le dîner.
Ce soir, Brin-d’Amour fait les frais de la conversation.
M. Beaudoin s’amuse de l’ignorance encyclopédique étalée en toute occasion par notre interprète-gâte-sauces, mais à entendre le récit des méfaits accomplis par ce personnage encombrant et désastreux, l’aimable Résident finit par nous prendre en pitié et nous propose, avec sa bonne grâce ordinaire, d’emmener un de ses boys chinois dont il nous vante l’intelligence et qui parle, en plus de sa langue, l’annamite, le cambodgien, et même le français !
Un si précieux cadeau nous semble inestimable et nous sommes ravis à l’idée de ne plus voir la figure chagrine et renfrognée du vilain petit babouin qui fut jusqu’ici le mauvais génie de l’expédition.
Les charrettes sont parties tantôt pour Baraï, village situé à près de 100 kilomètres. Elles doivent nous y attendre le samedi 28 au soir.
27 mars 1908.