Et nous repartons.
Quand on vient de passer un obstacle, la vitesse devient un besoin impérieux. Nous le satisfaisons donc et nous roulons en troisième à travers champs. Les notables de Baraï, qui s’amusent comme de grands enfants, nous suivent dans un tourbillon de poussière, au galop précipité de leurs chevaux qui n’en peuvent mais… l’un d’eux même, enivré de vitesse, court à bride abattue devant la voiture. Il nous force à modérer notre allure et nous aveugle de sable. Nous avons beau donner des coups de trompe, faire mugir la sirène, lui crier de s’écarter, rien n’y fait ! Le cheval affolé n’en galope que plus vite !
Alors, exaspérés, nous prenons la quatrième vitesse et au risque de tout casser, commence une course effrénée… dont nous sortons glorieusement vainqueurs.
Cette randonnée ne se termine qu’en entrant à Tang-Krassang où nous passons sur un superbe pont — un vrai celui-là ! — haut de vingt mètres et long de cent vingt. Passage sans accident, bien entendu ! Tout marche à souhait.
Nous traversons Tang-Krassang parmi les cris des habitants. Notre escorte est semée depuis une demi-heure et nous continuons notre route, toujours guidés par les balais qui nous continuent leurs bons offices de muets indicateurs.
A six heures et demie, en pleine clairière, nous nous ensablons jusqu’aux essieux. Il faut descendre et pousser pour aider le moteur…
Plus loin, la voiture touche… et nous voilà armés de pioches, en train d’aplanir le milieu de la route. Guérin travaille ferme en grommelant que, si nous arrivons jamais, nous pourrons nous vanter, à plus d’un titre, d’avoir fait la route de Saïgon à Ang-Kor.
Pendant qu’il nous prodigue ces encouragements, la nuit tombe tout à coup avec son habituel manque de politesse et de crépuscule. Et nous allons nous trouver obligés d’allumer les phares, non par crainte d’une contravention, mais parce que nous n’aurons que leur lumière pour nous guider. Le malheur est que les phares se sont mis en grève et ne veulent plus rien savoir… comme il arrive d’ailleurs dans toutes les circonstances où l’on a besoin d’eux. Les projecteurs se refusent énergiquement à fonctionner. Enfin, à force de discuter nous parvenons à obtenir de l’un des phares, celui dont la glace est du reste cassée depuis Tampho, qu’il consente à nous donner quelque lumière.
Nous repartons donc avec une voiture borgne, en tremblant à chaque instant qu’un souffle de vent n’éteigne notre œil unique !
Le palefrenier de la Résidence de Kompong-Thom qui avait amené les chevaux de Baraï vient de nous rejoindre ; je le fais monter sur le marchepied pour nous indiquer le chemin, car il fait noir comme dans un drame de l’ancien Ambigu et nous ne distinguons plus rien. Toujours du sable, toujours la forêt… et cette nuit profonde dont peuvent se faire une idée seulement ceux qui se sont trouvés seuls dans un pays ignoré, sous un ciel lourd sans étoiles et sans lune.