Cette route nous semble interminable, chacun de nous s’avoue à part soi qu’il n’est peut-être pas très prudent de se lancer dans l’inconnu en pleine nuit, mais nous nous gardons bien de nous confier nos impressions… Nous nous sommes juré de ne nous arrêter qu’à Kompong-Thom. Coûte que coûte, nous y arriverons ! Enfin, nous sortons de cette forêt ténébreuse ! Il n’en fait pas plus clair d’ailleurs, car de gros nuages couvrent le ciel… Mais nous sommes en plaine et nous n’avons plus à craindre de heurter quelque chose ou de rester accrochés par des lianes, ces pieuvres de la forêt ! La plaine dans laquelle nous roulons ne nous rappelle en rien la route de Paris à Trouville. Elle est couverte de grandes herbes, hautes de plus d’un mètre, qui se couchent sur notre passage, si bien que nous avons l’impression d’avancer sur une mer.
… Cette impression devient d’autant plus vive que tout à coup nous faisons un plongeon perpendiculaire dans un trou noir qui s’ouvre sous nos roues. Un cri d’effroi retentit au fond de la voiture… Mais déjà nous voilà remontés de l’autre côté de ce trou, qui n’était heureusement qu’un ravin. Nous commençons à prendre l’habitude de ce genre d’obstacles !… C’est égal, la nuit aidant, nous avons traversé en même temps que le ravin une seconde d’angoisse !
Nous en sommes tout de suite payés par une émotion délicieuse !! Là-bas, quelques points d’or étoilent l’obscurité. Notre guide pousse des cris de joie : il vient de reconnaître les lumières de Kompong-Thom !
Un enthousiasme unanime accueille cette bonne nouvelle. Il est, hélas ! de courte durée.
Sans doute c’est bien Kompong-Thom et nous voyons le but, mais nous en sommes séparés par des marécages qu’il nous faut tourner un à un, de sorte que nous avons beau avancer, la distance ne diminue pas. Tantôt à droite, tantôt à gauche les lumières de Kompong-Thom clignent comme de petits yeux pleins de malice et semblent se moquer de nous. Nous sommes en proie à cette exaspération qui saisit les derniers voyageurs de la ligne Panthéon-Place Courcelles, quand cet omnibus légendaire (et déjà cité !) fait le tour de tous les monuments qu’il rencontre. Je pense à Courteline… Mais je n’en suis pas moins furieux ! Enfin, le chemin devient praticable et se dirige droit sur la ville… quand, par une suprême ironie du sort, nous sommes arrêtés par l’obstacle le plus inattendu : une ligne de flammes qui jaillit brusquement devant nous, puis nous enveloppe et nous entoure de toutes parts ! Cela pourrait sembler un phénomène surnaturel, dû à l’intervention des génies qui gardent cette contrée et nous serions donc Dragon contre Dragon ! Mais non, nous n’aurons même pas la consolation que le merveilleux se mêle à nos aventures ! Cet incendie n’est pas dû à la malveillance, même divine, mais tout simplement à la prévoyance des indigènes qui ne nous attendaient pas si tôt et qui ont mis le feu à la plaine pour détruire les herbes.
… Cet obstacle a du moins cet avantage qu’il ne permet aucune hésitation. Il faut passer et tout de suite, sous peine d’être rôtis comme de simples poulets, car le vent attise le feu qui nous environne d’un cercle toujours plus étroit.
En avant donc !… Nous nous ruons en troisième vitesse au milieu des flammes qui semblent s’ouvrir sous notre assaut, puis, entraînées par l’appel de l’air, s’élancent à notre poursuite comme une immense vague prête à nous engloutir. Nous les gagnons de vitesse, mais nous en gardons tout de même une certaine chaleur entre les omoplates !
Aucun de nous ne pourra jamais oublier ces minutes-là.
Et si l’essence surchauffée avait pris feu, quelle terrible explosion nous eût dispersés dans le paysage !
Enfin, nous voilà bien vivants, grâce à Dieu… et toujours en vue de Kompong-Thom !