Nous tournons encore, nous tournons dans tous les sens… et nous nous trouvons soudain au pied d’un mur que la lueur de l’unique phare semble faire sortir de la nuit !… Une telle obstination du destin contraire finit par nous inspirer quelque gaîté.
Mais de bonnes paroles du guide apaisent nos rires sardoniques. Il paraît que ce mur n’en est pas un… et que nous nous trouvons au pied de la chaussée de la route en construction. Encore faut-il y grimper ! Et cela ne se fait pas sans peine, embrayages, débrayages, marche arrière et tout le diable et son train de pneus ! Enfin, d’un suprême élan nous escaladons cette chaussée abrupte (Bravo, la Diétrich !) et nous roulons enfin sur une route carrossable et bien entretenue.
Quelques instants après nous entrons dans Kompong-Thom et en suivant le cours de la rivière Stung-Sen nous nous arrêtons devant le perron de la Résidence… Deux ombres affolées le descendent, agitant les bras, et se précipitent vers nous : c’est M. Chambert, suivi de son chancelier, M. de Conchy.
Le Résident ne nous cache pas sa stupéfaction. Il ne peut pas croire que nous sommes bien là, devant lui, avec une automobile, quand ce matin nous étions encore à Kompong-Cham. Il nous accable de questions. Il nous avoue que ses notions du temps et de l’espace sont bouleversées… et d’ailleurs nous prouve le plus aimablement du monde qu’il n’en est rien : car il est le premier à s’aviser que huit heures et demie viennent de sonner et que nous devons mourir de faim. Nous sommes forcés d’en convenir. Il nous conduit alors à nos chambres, de magnifiques chambres situées au premier étage de la Résidence, et nous fait servir un excellent dîner, ainsi qu’à Guérin qui loge dans une maison voisine entièrement à son usage.
La voiture, sous la garde de deux linhs, reste devant la Résidence entourée de son public habituel d’admirateurs ! On la garera demain.
Et chacun s’en va se coucher, car nous sommes très fatigués, moi surtout qui de toute la journée n’ai pas quitté mon volant.
Les dernières heures de cette route dans la nuit ont été les plus dures que nous ayons encore passées, les plus exaspérantes aussi. Mais nous sommes si heureux et si fiers d’avoir accompli un vrai tour de force !
Pour des gens qui ne cherchent pas (et pour cause !) à faire de la vitesse, nous pouvons nous vanter de détenir un joli record. Nous avons tenu notre serment. La surprise de M. Chambert nous récompense de tous nos efforts et nos ennuis sont vite effacés par la joie d’être arrivés, non pas par les moyens mis si gentiment à notre disposition, mais par nos propres forces et dans notre bonne voiture !
… Je ne ressens d’ailleurs aucune confusion à avouer que mes propres forces personnelles sont bien déprimées et que j’ai besoin d’une bonne nuit pour me remettre d’aplomb.