2 avril 1908.

Le pont est terminé ! C’est un travail splendide et qui fait honneur à la main-d’œuvre cambodgienne. Il semble qu’un train de marchandises y passerait sans accident et, pour que rien ne nous retarde demain, nous allons l’utiliser dès à présent…

Comme nous l’espérions, tout marche à souhait : au passage de l’auto, pas un craquement, pas un fléchissement… et pas la moindre émotion. La seule difficulté consiste, une fois passés, à remonter la berge à la fois escarpée et sablonneuse ; il y faut le concours bruyant des nombreux coolies qui ne parviennent pas sans peine à tirer la voiture du sable où elle s’est enlisée jusqu’aux essieux. Là encore, la main-d’œuvre cambodgienne finit par triompher et nous sortons sans plus d’encombres de ce mauvais pas. Mais, si la main-d’œuvre cambodgienne est excellente, le malheur est que la main de Guérin ne va pas mieux aujourd’hui, au contraire ; ses douleurs n’ont fait qu’augmenter durant la nuit et notre inquiétude s’accroît d’heure en heure. De tous les déboires que nous avons eu à subir, la souffrance de l’un des nôtres est encore le pire et celui que nous avions le moins prévu.

DE POUTRE EN POUTRE


3 avril 1908.

Il semble vraiment que le mauvais sort s’acharne et que tout se tourne contre nous. Un si violent accès de fièvre m’a terrassé la nuit dernière que je ne me sens pas en état de partir aujourd’hui. Mais cet accablement passager n’est rien auprès de la souffrance qu’endure le malheureux Guérin dont le bras enfle malgré les cataplasmes et dont la plaie prend un mauvais aspect. Les douleurs sont devenues intolérables et lui donnent une fièvre intense : il lui serait impossible de partir et son état exige les soins immédiats d’un bon médecin. Mais hélas, il n’y a pas de médecin à Kompong-Thom. On n’en peut trouver un qu’à Kompong-Chnang et les moyens de communication, surtout pour un blessé, ne sont pas faciles ; le seul pratique est la voie fluviale.

M. Chambert a la bonté de mettre sa jonque à notre disposition et à dix heures du soir, Guérin part accompagné d’Hervé de Bernis et plus désolé de ce triste contre-temps que de sa blessure elle-même. Je ne puis dire avec quelle tristesse je vois s’en aller nos deux compagnons. Il me semble que notre expédition se disloque et qu’il va falloir renoncer à notre voyage.