1er avril 1908.
Dès six heures du matin, nous repartons pour la chasse mais sans emmener cette fois ni Bernis ni Guérin et surtout sans rabatteurs.
Toute notre stratégie consiste à marcher en ligne avec les cinq éléphants à travers l’inextricable fouillis d’herbes qui nous submerge et où nous disparaissons presque entièrement.
De temps en temps, cette sorte de mer végétale se creuse d’un remous ou se plisse d’un sillage qui révèle le passage d’un cerf, d’un chevreuil, d’un sanglier, peut-être même d’une panthère.
Juchés sur nos vastes montures, nous avons l’impression d’être embusqués dans la tourelle d’un cuirassé que menacerait une escadre de torpilleurs… ou de sous-marins. Et le mouvement des petites herbes frôlées, qui s’inclinent et se redressent, s’entr’ouvrent et se referment, nous permet de deviner la présence du gibier. Il faut donc tirer vite et au jugé… Mais ce qui rend la comparaison plus exacte encore entre nos éléphants et les bateaux de guerre, c’est que le roulis de nos montures nous rend le tir très difficile. Nous entretenons un feu de salve nourri qui jette le désarroi autour de nous. La mer verte de l’herbe ondule et frissonne en vagues inégales. On sent que là-dessous des bêtes affolées s’enfuient de toutes parts, mais elles nous demeurent invisibles et nous ne pouvons compter que sur la chance. Elle me favorise enfin, et l’une de mes balles abat un beau chevreuil. En rentrant à la Résidence, M. Chambert photographie notre voiture entourée des éléphants, et cela forme une espèce d’allégorie de « l’Anachronisme ».
Le pont qui doit permettre à l’auto de traverser la rivière est déjà assez avancé pour que nous puissions fixer notre départ au 3 avril, après le déjeuner.
Mais voilà que Guérin, en travaillant à la voiture, vient d’écorcher la plaie de sa main qui était presque entièrement guérie et cet accident ne laisse pas que de m’inquiéter : je me rends compte que le pauvre garçon souffre beaucoup plus qu’il ne veut le laisser voir.
Il finit par m’avouer qu’il ressent des élancements très douloureux. Notre compagnon et M. Chambert le pansent de leur mieux. J’espère qu’il sera rétabli demain. En cas contraire il serait imprudent de poursuivre notre voyage.