9 avril 1908.

Notre pont a repris un aspect tout à fait coquet : il sera terminé tantôt et M. Colin m’affirme que la voiture pourra le franchir en troisième vitesse !… Je m’en garderai bien, mais tantôt vers cinq heures, j’essaierai modestement de faire traverser l’auto sur l’autre rive… Guérin a passé une bonne nuit et se désespère de ne pas quitter dès ce matin Kompong-Thom. Il n’a plus d’autre fièvre que la fièvre du départ.

Je viens d’envoyer en avant les six charrettes, qui restent sous la conduite habile de Nam-Ay. Elles se dirigent vers Kompong-Chen où elles devront nous attendre demain soir.

Après déjeuner, nous faisons une courte promenade dans la Diétrich avec MM. Chambert et de Conchy et le gouverneur cambodgien… qui ne trouve pas de mots, même dans sa langue, pour exprimer son admiration… Puis j’amène la voiture au pont.

A première vue je ne partage pas toute la confiance de M. Colin dans la solidité des planches. J’envisage sans enthousiasme l’éventualité d’un plongeon qui compromettrait la cause de l’automobile aux yeux des populations massées sur la rive et qui pourrait terminer un peu brusquement la carrière de notre héroïque voiture. Aussi je ne m’engage qu’avec une extrême prudence. Et bien m’en prend !… car mes prévisions sceptiques ne se justifient que trop… A peine la Diétrich a-t-elle avancé de trois mètres que les roues d’avant passent au travers des planches qui craquent avec un fracas ironique : le tablier est défoncé et le moteur repose sur les piquets. Voilà notre auto sur pilotis.

Des coolies se précipitent et s’accrochent aux roues d’arrière : ils parviennent à ramener notre pauvre voiture sur la rive. Une fois de plus, tout est à recommencer !

Par bonheur, M. Chambert, à qui nos malheurs inspirent une commisération active et dévouée, donne des ordres pour faire remplacer les planches perfides par d’autres plus épaisses.

Je me reprends à espérer que nous pourrons partir demain.