Nous marchons à bonne allure.
A neuf heures, nous traversons la mare de Saloniet sur des poutres très solides… mais fort étroites, ce qui nous contraint à des prodiges d’équilibre et à des prouesses de direction pour maintenir une roue sur chaque poutre : car la moindre déviation entraînerait des conséquences… sur lesquelles, à l’exemple de la voiture, il vaut mieux ne pas s’appesantir.
Le paysage est merveilleux : la verdure et les fleurs nous entourent d’un immense jardin naturel et la route est passable sinon carrossable. Tout marche assez bien jusque vers dix heures, où nous retrouvons cet imprévu décevant et sournois qui semble en vérité nous attendre à tous les détours du chemin : la voie des charrettes, qui se confondait avec celle de l’auto, se rétrécit brusquement d’au moins 15 centimètres, de sorte que notre voiture se trouve réduite au rôle de charrue et forcée de s’ouvrir le passage en écartant la terre des deux côtés.
Je commence à me demander quel nouveau genre d’obstacles nous allons bien pouvoir trouver d’ici Ang-Kor. Serait-il donc écrit que nous aurons toutes les déveines ?
Nous n’avançons plus qu’en deuxième vitesse, puis en première.
Enfin, la route daigne s’élargir un peu et nous roulons maintenant à une honnête vitesse à travers une vaste plaine.
Mais la chaleur devient telle et le moteur chauffe à tel point que l’essence s’évapore avant d’arriver à l’admission et que les explosions se font irrégulières : puissent ces détails techniques nous valoir la sympathie attendrie et d’ailleurs rétrospective de tous les chauffeurs pour qui sont écrites ces notes… Ils comprendront que, comme nous, notre radiateur a besoin de quelque rafraîchissement.
Nous nous arrêtons donc près d’une mare pour le réconforter d’une douche nécessaire.
Pendant cet arrêt, je prends ma carabine et j’ai la chance d’abattre un chevreuil qui broutait à 400 mètres de nous. Ce bel exploit plonge notre nouveau guide et notre boy Tiam dans une stupeur admirative où il entre un peu d’épouvante ! Évidemment, cela ne leur paraît pas naturel… Ils nous contemplent, ma carabine et moi, avec des yeux hagards en se demandant auquel de nous deux attribuer ce miracle : j’en rends grâce à la précision extraordinaire de mon arme.
Nous déjeunons sous une touffe de bambous, et tandis que nous nous reprenons à reparler d’Ang-Kor, comme des gens bien décidés à y arriver, voilà que tout à coup Guérin nous apparaît coiffé d’un bonnet extraordinaire qui semble lui avoir poussé sur le crâne par une sorte de magie : c’est un nid de fourmis rouges qui vient de s’abattre sur lui ! Notre brave mécanicien se refuse à voir un don du ciel dans cette coiffure mouvante et pittoresque et s’en débarrasse avec une vivacité en somme excusable.