L’émotion générale étant apaisée, nous repartons et nous avons la joie de retrouver une route suffisamment déblayée et jalonnée par les fameux balais indicateurs… discrets et silencieux comme d’utiles amis.
Nous sommes bien un peu inquiets de ne pas trouver d’obstacles, car l’habitude nous manque !… mais nous avançons rapidement : le moteur, lui, n’a pas de mauvais pressentiments.
A trois heures, nous faisons halte auprès d’une autre mare pour remettre de l’eau dans la machine… et aussi pour nous reposer un peu. Je m’étends à l’ombre d’un immense banian avec la ferme intention de m’y pausoler, selon l’heureux néologisme qu’inventa Pierre Louÿs à l’usage du plus aimable des « Rois fainéants ».
Et comme je considère l’envers des feuilles doucement agitées au-dessus de moi, un objet extraordinaire frappe mes regards…
Quelquefois, en levant les yeux j’aperçois au ciel une étoile : il semble même difficile qu’il en soit autrement, quand le ciel reste clair ! Mais jamais, au grand jamais, il ne m’était arrivé en levant les yeux d’apercevoir une boîte aux lettres ! Cette tirelire à secrets se trouve généralement à portée de la main : à trois mètres au-dessus du sol et solidement fixé au tronc d’un arbre gigantesque, un pareil objet étonne le voyageur ; il se demande s’il s’agit d’une convention postale ignorée, d’un rite religieux ou d’une simple plaisanterie.
PREMIÈRES CONSTATATIONS
Je m’informe et l’on m’apprend que c’est « fait exprès », car la saison des pluies transforme les plaines que nous traversons en un lac immense dont les eaux sont si hautes que les transports s’y font en jonques, et qu’alors, cette boîte aux lettres de Tantale se trouve remise à la portée des facteurs indigènes qui n’ont plus qu’à se baisser pour faire la levée ! Guérin en conclut justement que pendant la saison sèche « la correspondance est à l’impériale ».
Nous ne trouvons pas d’autres curiosités locales jusqu’à Kompong-Chen où nous arrivons à cinq heures.
Nos charrettes nous y attendent et la sala qui nous est réservée répond à toutes les exigences du confort asiatique : il diffère sans doute un peu du confort européen, mais nous commençons à savoir l’apprécier. Nous avons pour y passer la nuit ces matelas cambodgiens qui se replient comme des paravents et qui sont durs et frais ainsi qu’il sied sous ce climat accablant.