ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.

Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues1:

Note 1:

Ces extraits ont déjà été publiés par l'Athenœum français, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été inséré au mois d'août 1836, dans le Journal des Débats.

«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre, avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où son frère avoit senti cette douleur1. Le président avoit une femme extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse, perçant (sic) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la fin.»

Note 1:

Le Mercure de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.

—«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller d'État, intendant des finances, père de celui qui a été secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc. Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le Pater; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur du Pater. La risée universelle le mit bien en un autre état, mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.»

—«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne, et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin, Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux l'avala, et en creva fort tôt après.»

—«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec plus de considération et de soins que la personne la plus connue et la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.»

—«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry, et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit volontiers le beau-frère, parlant du roi devant tout le monde, et surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France, bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme, fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui, et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-sœur qui n'étoit d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M. l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sœur lui faisoit accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la chose plus doucement.»