—«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire, et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix, et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris, pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa soutane. Un enfant de chœur qui le découvrit dans un église où il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel que la surprise.»

—«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire, dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte, le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents, et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des courtisans.»

—«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps, d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier, c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement; qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout, un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant, des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames, debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'œil en le montant, et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles; il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.»


EXTRAIT DU TOME VII.

«M. de Noyon1 fourniroit un livre par ses faits et ses dits. Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure qu'ils viendront à l'esprit.

Note 1:

F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.

C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable, résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques du second1 ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit très-bien.

Note 1:

Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut signifier second ou dernier.

M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun, et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée, et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.