Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui, il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.

Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général; il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en 1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna, Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive, les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral, et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.

Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais, la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre 1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie; il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les plaines du Piémont.

Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques mois plus tard, commencé la campagne.

Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.

L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs, difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée, dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes, en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer, étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances, nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre départ.

Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats; tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes, quand le général Bonaparte arriva à Nice.

Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles, un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron; ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui préparâmes les voies auprès de notre général.

Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général, vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation, le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé les limites de sa prophétie.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE PREMIER