Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin, et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.

Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours, et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant, possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont, vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes inspirations étaient justes.

J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public, proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer. Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait, dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais, tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au 13 vendémiaire.

Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution, d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices, était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris, c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne, car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et, avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de résister à une population nombreuse qui attaque.

Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon, dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui, c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie, il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris, toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de ses devoirs, pour oser la braver.

Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion, anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas; que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu. Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.

Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry, il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun rencontre journellement dans sa carrière.

Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce pouvoir que je trouvai établi à Paris.

Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre, pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant, et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays et de tous les temps.

Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal des victimes. Personne n'était en situation de faire les frais de nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les souvenirs du crime.