C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége, préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps, Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif, exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile, l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée; cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire: au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi, après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach. L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége, amené à grand'peine, fut renvoyé de même.
Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée. Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence, après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre 1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai; mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux, et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.
La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet, un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à douze lieues en arrière.
Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et vint se réunir à lui.
L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation, sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10 novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.
Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim, ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette ville avait ouvert ses portes.
J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession, car Manheim était fortifié.
Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par le général autrichien à continuer ses opérations.
Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10 novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté plusieurs.
Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de Neustadt, qu'occupait l'ennemi.