Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé, elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se développer et grandir.
Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence, et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à Moulins, je vous y ferai employer.
«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance, est de faire la guerre tant qu'elle durera.»
Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence. Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or qui composait ma véritable richesse.
Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter, votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit de notre avenir commun.»
Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie, il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens: les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le rappelèrent peu de mois après à Paris.
Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre. Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon, était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à cette décision et entamer ma réserve de dix louis.
En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations, et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph, couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.
L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée. Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces Mémoires: cet officier est, sans contredit, l'ingénieur de la grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain, haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.
L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise; l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues; portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés, et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite. L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous pûmes en jouir.