Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France, non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent: l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»
Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés immédiatement au chant du Réveil du Peuple, l'hymne de cette époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les avait devancés.
Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme, chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive, et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité, hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout autre.
Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension; il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire, l'esquisse de ce premier mouvement.
Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans, et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était placé sur le brick l'Amitié.
Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le Ça ira et le Censeur, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car personne n'augurait bien de l'entreprise.
Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune, le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance, car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte, tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte, et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants, étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et, si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie, ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner. Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.
Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris. Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps. De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire, il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.
Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté, rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque, nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école militaire de Brienne, et se lia avec nous.
Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été, comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée, comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le très-humble serviteur du général commandant une simple division.