En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants, et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans cela hors d'atteinte de leurs ennemis.

Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé prendre dans son port la frégate la Modeste par les Anglais, et nous étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte, et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme, nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui dont nous avons depuis été entourés.

Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la Nerva par Dolce-Aqua, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième, partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.

Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20 germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers, elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort se rendit.

Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et peu capable.

Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer un coup de main sur cette ville.

Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre de voir la place avec autant de détail que possible, sans me compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes, sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France; nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.

Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur; jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu, à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9 thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs, pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport, toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort; car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte; sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres représentants.

Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte, en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte, arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions, ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et nous étions bien décidés à l'empêcher.

Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.