Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne, et commandée par le chef de brigade Laborde.
L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes. L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.
L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait, ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie, on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles; des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux armes.
À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement, précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire, échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là, chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte, devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux, appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts, trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.
Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes. En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde. Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.
Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître, appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.
Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son apparition, il fallait se soumettre à son influence.
En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient, plus tard, se passer de si grands événements.
Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie; je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité publique.
La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée, on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et s'échappa.