L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon; elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville, de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la bloquer du côté de Souliers.

La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre, par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu; cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est, un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer sont couvertes et assurées.

L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense. C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance. Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de naissance.

Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice, passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti; celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement été pris dans quelque cuisine.

Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence, tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.

L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M. Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie, celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la confiance.

La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des Sans-Culottes, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent; la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais, en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade. En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon, était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer, dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et voilà le principe de sa fortune.

Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée batterie de la Convention. Son objet principal était de faire diversion et de tromper l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions, enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant la sortie.

Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait ainsi mes voeux.

On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.