Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie, dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie, avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.
C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.
Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse; comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances, étaient tournées vers la guerre.
Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre. Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella, effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu de jours après, il avait cessé de vivre.
Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le commandement de la division, et établit son quartier général à Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis. Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes, dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais quitté dans le danger.
Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au siége de Toulon.
Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire accepter, et j'eus satisfaction complète.
De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling, était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.
Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire (2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être consacrée sans partage.
Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère, était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon, révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon, dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles, sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille hommes, occupèrent la place.